BD : Jeremiah 22 : Le Fusil dans l’eau


Scénario et dessins d’Hermann
Mars 2001 – 48 pages
Éditeur : Dupuis Repérages - dupuis.com

Lorsque Jeremiah et Kurdy tombent sur un gars nommé Jason, piégé dans une citerne au milieu des marais, ils ne savent pas encore dans quel bourbier ils mettent les pieds. Nos deux voyageurs escortent ce jeune homme auprès de sa famille. Une bien étrange famille. Jason a deux frères plus âgés, une très jolie belle-sœur, sans doute trop jolie, une nièce débordante de vitalité, un beau-père taciturne et une mère un brin nymphomane. Bref, c’est une famille comme les autres, ou presque. Alors qu’il devrait être heureux de retrouver ses parents, Jason semble inquiet et demande à Kurdy et Jeremiah de rester une nuit de plus. Contre une juste rémunération, Kurdy accepte cette étrange proposition, Jeremiah quant à lui est prêt à rester aussi longtemps que nécessaire pour percer le mystère qui entoure Jason et sa famille perdue au cœur du bayou.


Cela fait bien longtemps que
Jeremiah n’est plus le western post-apocalyptique des origines (La nuit des rapaces), Hermann navigue désormais entre les thèmes les plus variés et nous invite, avec Le Fusil dans l’eau, à un huis clos familial teinté de polar. Si le dessinateur semble se désintéresser du pourquoi et du comment ses héros, Jeremiah et Kurdy, sont arrivés au milieu de ces marais, il prend le temps de décrire par le menu cette bien étrange famille qui vit au milieu des marécages. Moins qu’une véritable histoire, Le Fusil dans l’eau est avant tout une galerie de portraits peinte par Hermann. L’ambiance insolite de cette bande dessinée n’est pas sans rappeler Canicule, le roman de Jean Vautrin. Dans ce polar, l’irruption d’un gangster et du butin de son braquage bouleverse le quotidien d’une famille de paysans composée de deux frères, de la femme frustrée d’un des deux, d’un étrange gamin et d’une servante nymphomane. Si la famille du Fusil dans l’eau n’est pas le portrait craché de celle de Vautrin, on trouve une curieuse gamine aux cheveux rouges, sa grand-mère très portée sur les hommes, trois frères et la femme frustrée de l’un d’eux. Autre différence, chez Hermann, ce n’est pas l’irruption de Jeremiah et Kurdy qui crée le conflit au sein du groupe, mais c’est le butin d’un mauvais coup auquel la famille a participé de manière plus ou moins active. En fait, les deux voyageurs vont être les instruments du dénouement rapide d’une situation conflictuelle. L’arrivée des deux étrangers est l’indispensable catalyseur d’une nécessaire explosion qui permet de tout remettre en place au cœur de ces marécages perdus dans ce monde en perdition.


Plus encore que les précédentes, ces aventures de Jeremiah et Kurdy reposent sur la qualité du graphisme d’Hermann. L’histoire n’est finalement qu’un prétexte pour faire naître, à travers ses dessins, une véritable ambiance et des sentiments puissants. Le choix des couleurs vient renforcer ces impressions. Le vert dominant est bien évidemment celui des marais et le rouge des cheveux de la petite Granny n’a rien d’innocent.
Cette incursion dans le bayou rappelle forcément une autre aventure de Jeremiah : Les Eaux de la colère. Paru en 1983, cet album était le fruit de la collaboration d’Hermann et du coloriste Fraymond. Il s’agissait d’un ouvrage de grande qualité, mais on sentait bien qu’il s’agissait du travail de deux individus, la mise en couleurs fort réussie du coloriste s’additionnant au dessin en pleine évolution du graphiste. Le vert des marais des Eaux de la colère est trop intense, presque joyeux, celui des bayous du Fusil dans l’eau est angoissant et s’intègre complètement au trait d’Hermann. Glauque à souhait, il contraste avec le pastel des scènes d’intérieur. Malgré certaines faiblesses scénaristiques, Le Fusil dans l’eau est à l’évidence une œuvre totalement maîtrisée, conçue par un illustrateur et un créateur au summum de son talent.

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