FOCUS : Richard Corben


Sacré Grand Prix d’Angoulême 2018, le nom de Richard Corben ne dit peut-être pas grand-chose aux jeunes lecteurs de BD et de comics. Cet artiste unique a pourtant marqué toute une génération, ceux qui l’ont découvert, en 1975, dans les pages d’une revue devenue mythique : Métal Hurlant ! Que le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême couronne enfin ce dessinateur américain de 77 ans apparaît comme une juste et méritée récompense pour une carrière exceptionnelle.


Né le 1er octobre 1940 à Anderson, dans le Missouri, Richard Vance Corben, qui signe certaines de ses premières œuvres du pseudonyme Gore, débute dans les années 70. Il hante tout d’abord les pages de comix underground comme Skull Comics, Slow Death, Grim Wit ou encore Fantagor qu’il autoédite. Il y impose un style tout à la fois hyperréaliste et hypercaricatural qui magnifie souvent les corps d’héroïnes à forte poitrine ou de son personnage vedette Den. Dans ces publications à faible tirage, Corben ose une nudité totale et frontale, une violence qui va jusqu’au le gore et démontre déjà sa passion pour des auteurs tels que Robert E. Howard, H.P. Lovecraft ou Edgar Allan Poe. Si la plupart de ces premières histoires sont en noir et blanc, Corben expose également sa parfaite maîtrise des couleurs chaque fois qu’il signe une couverture.


Parallèlement à ses travaux underground, Richard Corben est l’un des rares dessinateurs américains à travailler pour Warren Publishing dans sa période post-Archie Goodwin (1). Dans la lignée des EC Comics, cet éditeur américain, spécialisé dans le fantastique et la science-fiction, publie une gamme de magazines dont les récits complets sont écrits par des scénaristes aussi talentueux que Doug Moench, Gerry Conway, Nicola Cuti ou Steve Skeates, sont majoritairement illustrés par des artistes espagnols (Esteban Maroto, José Ortiz, Josep Maria Bea) ou philippins (Alex Nino, Alfredo Alcala, Rudy Nebres). La plupart des titres des productions Warren, Creepy, Eerie et Vampirella, ont traversé le temps grâce à diverses rééditions ou continuations. Corben collabore à chacune d’entre elles avec des histoires dont la violence et la nudité sont sensiblement atténuées, mais où l’horreur est toujours présente (2).


Au sommaire des premiers numéros de Métal Hurlant en France, Richard Corben est tout naturellement l’un des dessinateurs de la version américaine du célèbre magazine français : Heavy Metal. C’est dans les pages que sont rééditées, en 1977-1978, les aventures de « Den », initialement publiées dans le comix Grim Wit, et leur suite « Den II », en 1982-1983. Il poursuit la découverte du monde de Den à travers plusieurs séries limitées qu’il fait paraître sous son label Fantagor Press : Children of Fire (1987-1988), Den - Fantastic Adventures (1988-1989) et DenSaga (1992-1994). Cette structure éditoriale permet à Corben d’éditer ses œuvres en toute liberté comme Jeremy Brood (1982), Rip in Time (1986-1987), Son of Mutant World (1990), Horror in the Dark (1991), The Bodyssey (1993) et From the Pit (1994).


S’il a généralement fait preuve d’indépendance au cours de sa déjà longue carrière, Richard Corben collabore aussi de façon régulière avec les grands groupes d’édition de comic books. Il illustre ainsi le run « Hard Time » de la série Hellblazer, écrit par Brian Azzarello pour Vertigo/DC Comics, en 2000. Toujours avec Azzarello, mais pour Marvel, il livre une version sombre et violente du titan vert dans Startling Stories: Banner, en 2001, ainsi qu’une variante explosive des origines de Cage sous le label Marvel Max. Toujours pour ce dernier, il fait vivre, avec le scénariste Garth Ennis, le dernier combat de Frank Castle dans Punisher: The End (en 2008) et réinterprète ses auteurs préférés, même si défunts, Edgar Allan Poe et H.P. Lovecraft, dans les six chapitres de Haunt of Horror, en 2008.


Mais c’est chez Dark Horse Comics que l’on retrouve pleinement le vrai Richard Corben lorsque, après avoir formidablement mis en images plusieurs épisodes d’Hellboy écrits par Mike Mignola, il signe une fort jolie collection d’adaptation des nouvelles d’Edgar Allan Poe, mais aussi de nouvelles séries grinçantes à souhait : Ragemoor (en 2012) (3), Rat God (en 2015) (3) et Shadows on the Grave (en 2016-2017).


Lauréat 2018 du Grand Prix de la ville d’Angoulême, Richard Corben succède au dessinateur suisse Bernard Cosey (Jonathan). Il était en lice avec Chris Ware (Building Stories) et Emmanuel Guibert (Le Photographe). Il reviendra donc à Corben d’imaginer l’affiche de l’édition 2019 du Festival…


Notes :

1 – Les magazines Warren sont apparus au début des années 60 et ont connu leur âge d’or sous la direction d’Archie Goodwin (1937-1998) accueillant, sous la bannière de Creepy, Eerie et Blazing Combat, des artistes tels que Wallace Wood (1927-1981), Neal Adams, Alex Toth (1928-2006) ou Steve Ditko. Mais, dans les années 70, des difficultés éditoriales et financières imposent des restrictions et le recours à des dessinateurs étrangers ou moins côtés. Les publications Warren cessent définitivement en 1983, après la mise en faillite de l’entreprise.

2 – L’éditeur Délirium propose, en 2013 et 2014, une réédition des histoires parues dans les magazines Warren à travers les deux tomes de Eerie et Creepy présentent Richard Corben, dans une traduction de Doug Headline.

3 – Les versions françaises de Ragemoor de Rat God ont tout naturellement été publiées par Délirium en 2014 et en 2016, dans des traductions de François Truchaud.
 

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