R.I.P. Raoul Cauvin (1938-2021)


Scénariste des Tuniques bleues, de Pierre Tombal et des Psy, Raoul Cauvin est né le 26 septembre 1938 à Antoing (Belgique) et s’est éteint le jeudi 19 août 2021, à l’âge de 82 ans, des suites d’une longue maladie. Auteur maison des éditions Dupuis, Cauvin était, depuis le milieu des années 1960, l'un des piliers du Journal de Spirou, toujours présent au sommaire avec les gags et aventures de Cédric, des Femmes en blanc, de L’Agent 212 et des Tuniques bleues.

Les Tuniques bleues (Cauvin/Lambil)

C’est en 1968 que Raoul Cauvin crée la série qui le fera connaître comme un scénariste redoutablement doué pour l’humour et pratiquement tout terrain. Avec Les Tuniques bleues (1), il fait la preuve de son talent pour concocter des gags efficaces en une planche et de son imagination débridée sur les distances plus longues que sont les histoires complètes ou à suivre. C’est Louis Salvérius (1935-1972) qui dessine les premières aventures du sergent Cornélius Chesterfield et du caporal Blutch, deux soldats de l’armée de l’Union qui, après affronter les Indiens lors de leur cantonnement à Fort Bow, sont affectés au 22e de cavalerie du capitaine Stark alors que débute la fratricide guerre de Sécession. Le décès brutal du dessinateur, au milieu de l’épisode « Outlaw », ne met pourtant pas un terme aux Tuniques bleues qui sont graphiquement reprises par Willy Lambil avec un trait semi-réaliste qui permet de conserver l’humour des situations malgré l’horreur des combats. Comme le Lucky Luke de Morris (1923-2001) et Goscinny (1926-1977), Cauvin s’inspire des évènements et des personnages historiques pour raconter les histoires de son sergent et de son caporal. On peut apercevoir, au détour d’une ou de plusieurs cases, les généraux Ulysses S. Grant, George McClellan ou Robert Lee. Chesterfield et Blutch font ainsi de l’aérostat dans « Les cavaliers du ciel » (dépôt légal : janvier 1976) ou affrontent le hors-la-loi sudiste Quantrill dans un album homonyme (dépôt légal : juin 1994). D’ailleurs, un peu à la façon de Goscinny se servant d’Astérix le Gaulois pour livrer une saine critique de la société contemporaine, Cauvin utilise parfois ses Tuniques bleues pour caricaturer le quotidien, notamment avec « Captain Nepel » (dépôt légal : septembre 1993), où il revient sur le problème du racisme (un thème déjà abordé plus frontalement dans « Black Face » (dépôt légal : juillet 1983)). Mais la base de l’humour des Tuniques bleues reste bien évidemment la relation tout à la fois conflictuelle et fusionnelle qui unit le sergent et le caporal, un peu à la manière de Laurel et Hardy. Le premier, patriote et respectueux de la hiérarchie, accepte les ordres même les plus idiots que l’on peut lui donner, alors que le second ne cherche qu’à sauver sa peau et aurait depuis longtemps déserté si son supérieur ne l’en avait empêché. Le scénariste trouve toujours le bon dosage entre le courage frôlant l’idiotie de Chesterfield et la couardise parfois cynique de Blutch. Les Tuniques bleues deviennent un rendez-vous régulier du Journal de Spirou au rythme d’un album bon an mal an (2). En 2019, les éditions Dupuis annoncent la fin de plusieurs séries écrites par Cauvin, dont Les Tuniques bleues, le scénariste se consacrant désormais exclusivement à L’Agent 212, aux Femmes en blanc et à Cédric. Willy Lambil illustre donc les derniers scénarios de son éternel complice : « La bataille du Cratère » (dépôt légal : octobre 2019) et « Où est donc Arabesque ? » (parution dans le Journal de Spirou n° 4334 du 5 mai 2021 au n° 4340 du 16 juin 2021).

Boulouloum et Guiliguili (Cauvin/Mazel)

Mais Raoul Cauvin est loin d’être l’homme d’une seule série. Il crée, invente et certaines mauvaises langues diront même recycle des gags, histoires et aventures presque exclusivement pour le Journal de Spirou. À la fin des années 1960, il collabore avec Claire Bretécher (1940-2020) sur les éphémères Naufragés (3) et s’invite sur les terres d’Alexandre Dumas avec Câline et Calebasse, au temps des mousquetaires, pour Luc Mazel. Dans les années 1970, il visite le Chicago de la prohibition avec Sammy (4), pour Berck (1929-2020) ; fait de l’introspection autobiographique ou presque avec ce Pauvre Lampil !, dessiné par Lambil ; se moque gentiment de la police avec L’Agent 212, pour Daniel Kox ; réinvente l’histoire napoléonienne avec Godasse et Godaille, pour Jacques Sandron (1942-2019) ; et explore une Afrique mystérieuse avec ce mini-tarzanide qu’est Boulouloum et Guiliguili son gorille mis en images par Mazel. Dans les années 1980, Raoul Cauvin s’invite dans le milieu hospitalier avec Les Femmes en blanc pour Philippe Bercovici ; au cœur des cimetières avec Pierre Tombal pour Marc Hardy ; au sein de la famille du jeune Cédric pour Laudec ; sur les nuages du paradis avec Cupidon pour Malik (1948-2020). Dans les années 1990, il crée Les Psy pour Bédu et Les Paparazzi pour Mazel, tout en continuant à fournir scénariser Pierre Tombal, Cédric, Les Femmes en blanc, Cupidon, L’Agent 212, Pauvre Lampil !, Les Tuniques bleues, Sammy et quelques autres bricoles. Même si, dans les années 2000, de nouveaux scénaristes commencent à s’imposer dans les pages du Journal de Spirou, Raoul Cauvin est toujours très présent avec les gags de Paparazzi (qui s’arrêtent en 2004), L’Agent 212, Les Femmes en blanc, Les Psy (qui s’arrêtent en 2019), Cédric, Cupidon (qui s’arrêtent en 2011), Pierre Tombal (qui s’arrêtent en 2017), Pauvre Lampil ! (qui s’arrêtent en 2011) ; et les histoires à suivre des Tuniques bleues et Sammy (reprises par Jean-Pol qui s’arrêtent en 2009). Il étonne encore son monde avec Coup de foudre, dont le personnage principal est un taureau transsexuel mis en images par David De Thuin. Outre ses créations, le scénariste a l’occasion de reprendre, en 1981, les iconiques Spirou et Fantasio (5) le temps de trois aventures totalement oubliables illustrées par Nic Broca. Il a également fourni quelques gags de Boule et Bill à son compatriote Jean Roba (1930-2006), l’histoire des « Nomades du ciel » (dépôt légal : novembre 1988) pour François Walthéry et sa jolie hôtesse de l’air, Natacha, et quelques enquêtes de l’agent du FBI Jess Long d’Arthur Piroton, dont le surprenant « Vacances manquées » dans l’album « Ses adieux à la scène - Double jeu » (dépôt légal : avril 1986).

CRS = détresse (Cauvin/Achdé)

Raoul Cauvin n’a fait que de rares infidélités aux éditions Dupuis. On retrouve sa signature en couverture de la série Les Toyottes dessinée par Louis-Michel Carpentier pour Casterman, de 1980 à 1982. Les deux hommes collaborent ensuite sur Du côté de chez Poje dont les vingt albums sont publiés par Dupuis de 1990 à 2009. Pour Jacques Sandron, son complice de Godasse et Godaille, il écrit les histoires de Raphaël et les timbrés prépubliées par Je bouquine à partir de 1984 et réunies en albums par Soleil en 1989-1990. De 2000 à 2007, il reprend le scénario de C.R.S. = détresse pour les tomes 8 à 13 de cette série humoristique mise en images, pour Dargaud, par Achdé, le repreneur graphique de Lucky Luke. En 2016, il se laisse tenter par l’aventure Sandawe, la première maison d’édition à utiliser le financement participatif, pour proposer l’une de ses ultimes créations, Le Bâtard des étoiles, illustrée par Curd Ridel. Les édinautes seront au rendez-vous pour financer un premier tome, mais l’expérience lancée par Patrick Pinchart, ancien rédacteur en chef du Journal de Spirou, s’interrompt brutalement en 2019.
Ces multiples collaborations (6) font de Raoul Cauvin l’un des recordmen des ventes BD avec plus de cinquante millions d’exemplaires vendus et de nombreuses traductions. Il a ainsi fait rire ou sourire d’innombrables enfants et des plus grands aussi. Même s’il a été honoré par ses pairs de Marcinelle, il n’a jamais eu la reconnaissance de l'intelligentsia angoumoisine, mais il a et il aura celle de ses lecteurs passés, présents et futurs.

Jess Long (Cauvin/Tillieux/Walthéry/Piroton)

Notes :

1 - « Toujours le même homme, toujours le même fleuve » d’Anita Van Belle dans Les Cahiers de la bande dessinée n° 61 de janvier-février 1985.

2 - Afin de maintenir le rythme annuel, les éditions Dupuis ont fait appel à une équipe de mercenaires en la personne du trio BéKa et José Luis Munuera pour réaliser en express le tome 65 des Tuniques bleues : « L’envoyé spécial » (dépôt légal : septembre 2020).

3 - « L’océan circulaire » d’Arnaud de la Croix dans Les Cahiers de la bande dessinée n° 61 de janvier-février 1985.

4 - « La peau des gorilles » de Luc Dellisse dans Les Cahiers de la bande dessinée n° 61 de janvier-février 1985.

5 - « Spirou, un ratage organisé » de Thierry Groensteen dans Les Cahiers de la bande dessinée n° 61 de janvier-février 1985.

6 - « Bibliographie de Cauvin » par Louis Cance dans Les Cahiers de la bande dessinée n° 61 de janvier-février 1985 et sur Internet : bedetheque.com/biblio-auteur-21-BD-Cauvin-Raoul.html.


À lire sur Raoul Cauvin :

Hop ! n°16 de juin 1978.

Les Cahiers de la bande dessinée n° 61 de janvier-février 1985.

Cauvin, la monographie de Patrick Gaumer (Dupuis – dépôt légal : novembre 2013).

Pauvre Lampil ! (Cauvin/Lambil)

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