IL Y A TRENTE ANS, ELVIFRANCE 1ère partie sur 12 : La naissance d’Elvifrance


En avril 1992, Elvifrance, sulfureux éditeur de pockets pour adultes, mettait la clé sous la porte. Créée en 1970, dans des circonstances hasardeuses, cette maison d’édition a popularisé en France une bande dessinée italienne sans limites, mêlant fantaisie, sexe et horreur, dans un paradoxal climat de protection de la jeunesse et de censure à l’époque de la libération des mœurs post-mai 1968.

Isabella, la Duchesse du Diable n° 26 (Elvifrance, 1971)

En 1969, à la recherche de débouchés pour les productions d'ErreGi (1), leur maison d'édition de BD de poche pour adultes, Renzo Barbieri (1940-2007) et Giorgio Cavedon (1930-2001) étaient, après de douloureux problèmes d’impayés avec leur précédent associé, les éditions Canal, en quête d’un partenaire français fiable. Le duo italien était à la tête d’un fort joli catalogue de séries dont l’un des arguments de vente était le sexe, avec des héroïnes joliment troussées aux noms souvent évocateurs : Isabella, Jacula, Lucifera, Lucrèce, Zara la vampire, Maghella,… N’ayant pas trouvé d’investisseur intéressé, ils décidèrent finalement de créer une filiale française baptisée Elvifrance, dont ils confièrent la gestion tant financière qu’éditoriale à Georges Bielec (1936-1993). L’aventure commença donc, dès 1971, avec la parution des premiers opus de Jungla (2), une tarzanide à la virginité menacée ; Jacula, la reine des vampires ; Isabella, la Duchesse du Diable (3), une variation érotique de la saga romanesque Angélique, marquise des anges, et une pléthore de titres abordant tous les genres avec un point commun, l’érotisme. Il s’agissait de fascicules au format pocket, avec deux cases par planche et un minimum de 132 pages par numéro. De la BD débitée au mètre, pourrait-on dire.

Terrificolor n° 15 (Elvifrance, 1976)

Elvifrance se mit à traduire les fumetti d’horreur, de SF, de polar, d’aventure et d’humour de sa maison-mère, dont l’érotisme assumé n’avait rien de choquant de l’autre côté des Alpes. En Gaule, cependant, certains esprits chagrins, considérant que le public-cible des bandes dessinées ne pouvait être que les jeunes enfants, firent passer chacune des productions de Georges Bielec sous les fourches caudines de la Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse (4). Soumis à une véritable censure, Elvifrance subit interdictions aux mineurs et interdictions d’exposition, obligeant Georges Bielec à déployer des trésors d’imagination pour imprimer et diffuser ses sulfureux petits formats en kiosques. Elvifrance se réinventa régulièrement avec des tentatives plus ou moins réussies telles que des périodiques en couleur avec Terrificolor par exemple, ou des albums comme Cosmine, ou encore de discrètes filiales, Ideogram et Novel Press, qui s’essayèrent aux mangas notamment avec Mutants. L’âge d’or des pockets, qu’ils soient destinés aux adultes comme ceux d’Elvifrance ou aux enfants produits par Mon Journal, Impéria ou Lug, se termina dans une lente agonie. Concurrencé par la télévision et la vidéo, les années 1980 virent les chiffres de vente d’Elvifrance s’effondrer, contraignant Bielec à mettre la clé sous la porte le 15 avril 1992, avant de tirer définitivement sa révérence en 1993, après un pontage coronarien.

Jungla n° 8 (Elvifrance, 1971)

Notes :

1 - Renzo Barbieri et Giorgio Cavedon créèrent ensemble ErreGi (R pour Renzo et G pour Giorgio). Ce partenariat prit fin en 1972 et la séparation donna naissance aux éditions Ediperiodici gérées par Cavedon (Isabella, Goldrake, Jacula, Lucifera,...) et aux éditions Edifumetto dirigées par Barbieri (Biancaneve, Sukia, Zora, Wallestein,…).

2 - Imaginée par Renzo Barbieri, Jungla a été animée à ses débuts par le scénariste Paolo Trivellato et le dessinateur Stelio Fenzo. Ses 34 premières aventures ont été publiées par Elvifrance de 1970 à 1973.

3 - Créée par Giorgio Cavedon au scénario et Sandro Angiolini au dessin, la version italienne d’Isabella a connu 263 épisodes, de 1966 à 1976, Elvifrance en a édité seulement 19, de 1970 à 1978.

4 - Le recours à cette loi était aussi un moyen détourné de protéger la production nationale de bande dessinée de l'envahisseur transalpin.

Histoires Noires n° 4 (Elvifrance, 1978)

Sources bibliographiques :

Le site elvifrance.fr propose une foule d’informations sur cet éditeur hors du commun.

Panorama de la bande dessinée de Jacques Sadoul (J’ai lu, 1976) – articles sur Isabella et Jungla.

Dictionnaire mondial de la bande dessinée de Patrick Gaumer (Larousse, 1994) – article sur Isabella.

« Elvifrance 1ère partie : La naissance d’Elvifrance » de Bernard Joubert dans Le Collectionneur de Bandes Dessinées n° 78 (Automne 1995).

« Elvifrance 2ème partie : Des pockets sous surveillance » de Bernard Joubert dans Le Collectionneur de Bandes Dessinées n° 80 (Été 1996).

L’Encyclo des PFA d’Alain Beyrand (Pressibus, 1996).

Encyclopédie de la BD érotique de Henri Filippini (La Musardine, 1999) – articles sur Sandro Angiolini, Renzo Barbieri et Stelio Fenzo.

Epouvante n° 11 (Elvifrance, 1991)

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