In Memoriam : Guy Mouminoux (1927-2022) et Jean-Claude Mézières (1938-2022)


Il y a plus d’un point commun entre Guy Mouminoux et Jean-Claude Mézières que la mort a réuni en ce mois de janvier 2022. Nés au siècle dernier, ils étaient tous les deux dessinateurs, ils avaient chacun développé un style aisément reconnaissable et ils avaient été publiés par les hebdomadaires phare des années 1950-1960, Cœurs Vaillants, Spirou et Pilote (1).


Né le 13 janvier 1927, à Paris, c’est en Alsace que Guy Mouminoux a grandi, une région française annexée par l’Allemagne en 1940. Ce qui aura une influence marquante sur la vie de Mouminoux qui connaîtra les camps de jeunesse allemands, sera enrôlé dans la Wehrmacht et envoyé sur le front de l’Est. Le jeune homme restera à jamais marqué par ces évènements sur lesquels il n’a aucune prise. Attiré par le dessin, il a la chance d’être publié dans des périodiques aujourd’hui oubliés, Vaillant, Bravo, Fillette et quelques autres. Mais c’est dans les publications catholiques Cœurs Vaillants et J2 Jeunes qu’il fait véritablement de la bande dessinée son métier en illustrant plusieurs des aventures médiévales de Blason d’Argent, de 1959 à 1966. Il rejoint l’hebdomadaire Spirou où, dès 1959, il signe quelques Belles Histoires de l’Oncle Paul, avant d’épauler Jijé (1914-1980) sur les scénarios et les décors de trois albums de Jean Valhardi (2), entre 1963 et 1965. Pour la version hebdomadaire de Pilote, il crée la série humoristique Goutatou et Dorauchaux qu’il anime de 1966 à 1970. Il imagine ensuite le crocodile Prémolaire pour Formule 1 et le moineau Rififi pour Tintin.


Guy Mouminoux décide de raconter ses souvenirs de guerre de malgré-nous, ces Alsaciens et Mosellans enrôlés de force dans l’armée allemande, dans Le Soldat oublié (Robert Laffont en 1967). Même s’il prend soin de signer cette autobiographie d’un nom de plume, Guy Sager, le succès de ce témoignage sur les doutes et la fascination de l’ordre ne tarde pas à avoir des conséquences pour le dessinateur. Rapidement identifié et désormais auréolé d’une sale image de facho, il est renvoyé de la rédaction de Pilote et écarté des publications catholiques des éditions Fleurus. C’est alors que débute une seconde carrière pour Guy Mouminoux qui, sous le pseudonyme de Dimitri, lance Les Familleureux dans les pages de Spirou, en 1975. L’année suivante, il imagine, pour Charlie Mensuel, les aventures d’Eugène Krampon, qui deviendra le personnage central de l’une de ses séries les plus longues, Le Goulag, pas moins de dix-sept tomes. Une longévité qui passe par la prépublication dans plusieurs magazines successifs, Charlie Mensuel, L’Hebdo de la BD et L’Écho des Savanes, avant d’être réédité en albums par les Éditions du Square, Dargaud, Albin Michel, Glénat et les Éditions du Taupinambour. Dimitri, comme Mouminoux avant lui, sait tout aussi bien mettre en images des héros animaliers avec un style humoristique, que des histoires plus sombres au trait intense et réaliste comme ses récits de guerre pour la collection Caractère de Glénat (3). C’est pour les éditions Joker qu’il livre ses dernières productions La Malvoisine (en 2007) en tant qu’auteur complet, et, comme scénariste, Les oubliés de l’Empire (en 2008 – dessins de Philippe Eudeline). Il s’est éteint le 11 janvier 2022, à l’âge de 94 ans.


Né le 23 septembre 1938, à Saint-Mandé, Jean-Claude Mézières découvre la bande dessinée dès ses plus jeunes années en feuilletant les aventures de Tintin. En 1953, il s’inscrit aux Arts Appliqués pour dompter ce talent graphique que ses proches lui reconnaissent. Il y croise un certain Jean Giraud (1938-2012). Il n’a pas encore vingt ans lorsqu’il parvient à faire publier ses premières planches de jeune dessinateur débutant dans l’hebdomadaire catholique Cœurs Vaillants. Il réalise une des Belles Histoires de l’Oncle Paul pour Spirou, en 1958. Le service militaire l’éloigne de la BD et c’est en tant que maquettiste, puis assistant-photographe qu’il travaille pour boucler ses fins de mois. Il s’exile un temps aux États-Unis pour jouer les cowboys et il y retrouve son ami d’enfance Pierre Christin qui enseigne le cinéma français dans une université américaine. De retour en France, les deux hommes s’essayent ensemble à la bande dessinée, Christin sous le pseudonyme de Linus au scénario, et Mézières sous celui de JC Mézi au dessin. Ils ont la chance de convaincre René Goscinny (1926-1977), rédacteur en chef de Pilote, et voient plusieurs de leurs récits complets, plutôt humoristiques comme « Le rhum du punch » (4), être publiés par le prestigieux hebdomadaire. À la recherche d’une série pour concurrencer le succès du Luc Orient de Tintin, Goscinny offre à Linus et Mézi l’opportunité de créer leur propre histoire à suivre, seule condition, il faut que ce soit de la science-fiction.


C’est dans le numéro 420 de Pilote, en 1967, que paraît le premier épisode de « Valérian contre les mauvais rêves » (5), première aventure à suivre de l’agent spatio-temporel de Galaxity, alors en solo. On y découvre Galaxity, cité-monde du XXIVe siècle, où le travail a disparu sauf pour les technocrates qui assurent la gestion de cette civilisation axée sur le loisir et le plaisir de sa population, et les agents spatio-temporels qui veillent à sa sécurité à travers le temps et l’espace. Dans cette introduction à l’univers de Galaxity, on peut suivre un agent expérimenté, Valérian, se lancer à la poursuite de l’archétype du savant fou, Xombul, prêt à tout pour détruire, conquérir, asservir, dominer le monde (rayez la mention inutile). Leur périple temporel les entraîne en l’An Mil où le fuyard veut s’emparer des secrets du Mage Albéric le Vieil. Notre héros parvient à l’empêcher de réaliser son plan diabolique, grâce à l’aide inopinée d’une jeune et jolie autochtone, Laureline, qu’il ramène au XXIVe siècle et qui deviendra sa coéquipière. Si cette première histoire peut paraître d’une touchante naïveté, Christin et Mézières sauront développer sur ces bases une œuvre d’une grande richesse. Les deux auteurs intègrent rapidement à ce qui n’aurait pu rester qu’une bande dessinée de divertissement, des considérations écologiques, politiques, diplomatiques, sociologiques, philosophiques et féministes (grâce au personnage fort et central qu’est Laureline). Au fil des tomes, le dessin de Mézières se fait plus réaliste, suivant l’évolution du scénario de Christin qui se complexifie pour créer un univers cohérent à travers l’espace et le temps. Complète en vingt-deux albums (plus quelques hors-série), publiés par Dargaud de 1970 à 2010, Valérian et Laureline est véritablement une œuvre incontournable de la BDSF (6), qui a influencé bon nombre d’artistes de BD, mais aussi des cinéastes parmi lesquels George Lucas et Luc Besson. Cocréateur de cette saga, Jean-Claude Mézières nous a quittés le 23 janvier 2022, à l’âge de 83 ans.


Notes :

1 - Parmi les multiples points communs de ces carrières parallèles, on peut également citer Guy Hempay (Jean-Marie Pélaprat – 1927-1995), créateur de la série Blason d’Argent illustrée par Guy Mouminoux, et scénariste de plusieurs histoires courtes pour Jean-Claude Mézières parues en 1956-1957 dans Fripounet et Marisette.

2 - Guy Mouminoux a collaboré au scénario et aux décors de « Le retour de Valhardi » (Spirou n° 1312 à 1333 en 1963 et album chez Dupuis en 1965), « Le grand rush » (Spirou n° 1344 à 1365 en 1964 et album chez Dupuis, en 1965) et « Le duel des idoles » (Spirou n° 1399 à 1420 en 1965).

3 - Pour la collection Caractère de Glénat, Dimitri a signé une série de one-shots historico-guerriers : Haute Mer (en 1993), L’hymne à la forêt (en 1994), Sous le pavillon du Tsar (en 1995), Kamikazes (en 1997), Meurtrier (en 1998), D-LZ129 Hindenburg (en 1999), Kursk - Tourmente d’acier (en 2000) et Le convoi (en 2001).

4 - « Le rhum du punch » a été publié dans le n° 335 de Pilote du 24 mars 1966.

5 - Lorsque Dargaud a réédité les aventures de Valérian et Laureline en albums, « Valérian et les mauvais rêves » a été omise et c’est « La Cité des eaux mouvantes », une histoire futuriste des deux agents spatio-temporels, située en 1986, qui arbore fièrement le n° 1 de la collection. « Les mauvais rêves » a finalement été intégré à l’ensemble en 2000, sous une sublime couverture de Jean-Claude Mézières.

6 - Valérian et Laureline est aussi l’œuvre principale de Jean-Claude Mézières, même s’il a dessiné de nombreuses histoires complètes pour la presse jeunesse à ses débuts, quelques récits complets pour Métal Hurlant, Fluide Glacial ou (À Suivre), livré avec Lady Polaris (Éditions Autrement en 1987) un superbe album ancré dans le réel, écrit par son complice de toujours, Pierre Christin, et assuré la supervision graphique de la série Canal Choc (Dargaud de 1990 à 1992), avec Christin au scénario, sans oublier divers hommages et participations à des ouvrages collectifs.

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