Phil’s BD : Conan le Cimmérien tome 13 – Xuthal le crépusculaire


Scénario de Christophe Bec – d’après la nouvelle « The Slithering Shadow » (1933) de Robert E. Howard – Dessins de Stevan Subic – Couleurs de Giulia Brusco – Couverture de Stevan Subic
Janvier 2022 – 72 pages
Éditeur : Glénat – glenat.com

Depuis 2018, Jean-David Morvan et Patrice Louinet, en tant que directeurs de collection, s’attachent à proposer une adaptation intégrale, sans être intégristes, des récits consacrés à Conan. Reprenant uniquement les textes écrits par Robert Erwin Howard (1906-1936), ils les confient aux meilleurs talents de la bande dessinée francophone et européenne. Ce treizième volume, sur vingt et un prévus, s’intitule « Xuthal le crépusculaire » et s’inspire de « The Slithering Shadow ». Publiée, en septembre 1933, dans les pages de la revue Weird Tales (1), cette nouvelle était alors mise en avant grâce à une fort jolie couverture de Margaret Brundage (1900-1976), flirtant sans discrétion aucune avec l’art SM.

Then as Natala twisted her tear-stained face over her shoulder to shriek for mercy, something froze her cries. (Robert E. Howard)
John Buscema & Alfredo Alcala (c) Marvel Comics

Ce n’est certes pas la première fois que ce texte de Robert E. Howard est adapté en bande dessinée. Le romancier texan et ses nombreux héros de pulp ont inspiré bon nombre d’artistes. Lorsque Marvel Comics s’est emparé du personnage, dans les années 1970, l’intégralité des nouvelles et des romans consacrés à Conan ont été déclinés en version comics. Et, quand le matériau source s’est tari, le scénariste et rédacteur en chef Roy Thomas a su rester dans la ligne du titre choisi pour la série Conan the Barbarian, piochant parfois son inspiration dans d’autres œuvres d’Howard (2), voire d’autres auteurs d’heroic fantasy (3). Bien évidemment, certains des textes d’Howard ne respectaient pas les contraintes du Comic Code auquel étaient soumises les publications Marvel. Pour s’en affranchir, l’éditeur new-yorkais lança, en parallèle des comic books mensuels en couleurs, The Savage Sword of Conan (4), une collection de magazines grand format en noir et blanc échappant aux impératifs du Code. C’est dans ces pages que l’on put apprécier tout l’art d’un John Buscema (1927-2002), magnifié par l’encrage du Philippin Alfredo Alcala (1925-2000). Illustrant le scénario de Thomas, les deux artistes livrent une version plutôt fidèle à l’esprit de la nouvelle de Robert E. Howard, donnant une interprétation parfaite de chacun des acteurs de cette nouvelle aux accents lovecraftiens. Certes, la scène du fouet, mise en avant par Margaret Brundage pour la couverture de Weird Tales, reste fortement édulcorée puisqu’on ne peut apercevoir aucune nudité totale ni marque de coups, mais les caractères et réactions de Conan, Natala et Thalis sont parfaitement respectés.

The Whippings Natala had received in the Shemite slave markets paled to insignificance before this. (Robert E. Howard)
Guiu Vilanova (c) Dark Horse Comics

Licence vagabonde, l’adaptation des récits de Robert E. Howard fut reprise, en 2004, par l’éditeur de Milwaukee, Dark Horse Comics. Revenant aux textes sources, ce furent des scénaristes aussi talentueux que Kurt Busiek (Conan n° 1 à 28), Mike Mignola (Conan n° 29 à 50), Timothy Truman (Conan the Cimmerian n° 1 à 25), Roy Thomas (Conan: Road of Kings n° 1 à 12), Brian Wood (Conan the Barbarian n° 1 à 25), Fred Van Lente (Conan the Avenger n° 1 à 25) et Cullen Bunn (Conan the Slayer n° 1 à 12). Les dessins étaient bien évidemment confiés aux meilleurs artistes du moment, de Cary Nord (Conan n° 1 à 50) à Brian Ching (Conan the Avenger n° 1 à 25) (5), en passant par Richard Corben (Conan the Cimmerian n° 1 à 7) et quelques autres excellents illustrateurs. C’est sous le titre « Xuthal of the Dusk » (6) que Fred Van Lente adapte sans contrainte la nouvelle de Robert E. Howard. On y retrouve l’iconique scène du fouet dans une version non censurée. Le récit, dessiné par Guiu Vilanova, respecte tout autant l’esprit que la lettre du texte original, dans une adaptation en 66 planches et en couleurs, même si Michael Atiyeh joue la carte de l’ombre et de la noirceur dans cette cité perdue envahie par un mal indicible.

Agony gave place to parlyzing horror in her beautiful eyes (Robert E. Howard)
Stevan Subic (c) Glénat

L’absence d’un scénariste aussi prolifique que Christophe Bec au sein de la collection Conan le Cimmérien était une anomalie que ce treizième tome vient enfin corriger. Comme le précise Bec : « Je suis arrivé assez tard sur la collection, et c’est un peu moi qui ai forcé la porte. Conan avait marqué mes lectures d’adolescence, je tenais absolument à en faire un. J’ai choisi Xuthal immédiatement, c’est une de mes nouvelles préférées. » (7) Associé au dessinateur serbe Stevan Subic, avec qui il a déjà cosigné une pénultième adaptation de Tarzan, Seigneur de la Jungle (8). Cette nouvelle version de « L’ombre de Xuthal » (9) joue pleinement la carte de l’érotisme qui sous-tend la nouvelle de Robert E. Howard. La beauté fragile de Natala s’oppose à la vénéneuse séduction de Thalis dans une scène du fouet qui n’hésite pas à montrer la morsure du cuir sur la peau. Ici, les multiples tentacules de Thog, la créature qui hante la cité perdue de Xuthal, se dressent sans pudeur ni pudibonderie de manière phallique, redevenant le symbole de la bestialité qui peut habiter l’être humain. Le Conan de Bec et Subic doit beaucoup à la version imposée au fil des comics par le maître incontesté que reste John Buscema, même si ce barbare a parfois besoin de l’aide de «faibles» femmes pour se sortir du piège tendu par de sombres séductrices. On suit l’évolution de Natala qui, de simple chose fragile qui accompagne le fier guerrier, passe de l’état d’esclave à celui d’héroïne, rivalisant par son courage et sa sagacité avec le héros titulaire, après avoir été la victime toute désignée du sadisme de Thalis. La première édition de l’album contient un cahier explicatif de trois pages de Patrice Louinet, ainsi que cinq hommages signés Lee Bermejo, Hugues Labiano, Bruno Brindisi, Jaouen Salaün et Fabrice Neaud.

Stevan Subic (c) Glénat

Notes :

1 - Si « The Slithering Shadow » de Robert E. Howard faisait la couverture de Weird Tales vol. 22 n° 3 (cover date : September 1933), le magazine accueillait également des nouvelles d’Edmund Hamilton, Jack Williamson, Clark Ashton Smith, Seabury Quinn et August Derleth.

2 - Roy Thomas a ainsi inventé le personnage Red Sonja l’intégrant à la saga de Conan the Barbarian dans son 23e épisode (cover date : February 1973), dessiné par Barry Windsor-Smith. Dans l’œuvre de Robert E. Howard, il y a bien une Sonya de Rogatino, qui combat les Turcs dans une Vienne assiégée par Soliman le Magnifique, en 1529. Elle n’apparaît que dans la nouvelle « The Shadow of the Vulture » publiée dans The Magic Carpet Magazine en 1934.

3 - On se souvient de l’étonnante rencontre entre Conan et Elric de Melnibone, les héros des deux maîtres de l’heroic fantasy que sont Robert E. Howard et Michael Moorcock, orchestrée par Roy Thomas et Barry Windsor-Smith dans le diptyque publié dans Conan the Barbarian n°14 (cover date : March 1972) et 15 (cover date : May 1972).

4 - « The Slithering Shadow » a été adaptée par Roy Thomas, John Buscema et Alfredo Alcala dans The Savage Sword of Conan n° 20 (cover date : July 1977), sous une couverture d’Earl Norem.

5 - Pour être précis, Brian Ching n’a pas illustré l’intégralité des vingt-cinq épisodes de Conan the Avenger. Les n° 4-6, 13-15 et 21 ont respectivement été mis en images par Eduardo Francisco, Guiu Vilanova et José Luis.

6 - « Xuthal of the Dusk », nouvelle version de « The Slithering Shadow », a été adaptée par Fred Van Lente et Guiu Vilanova dans Conan the Avenger n° 13 (cover date : April 2015) à 15 (cover date : June 2015), sous des couvertures d’Eric Powell.

7 - « Conan le Cimmérien, T. 13 : Xuthal la crépusculaire – Par Christophe Bec et Stevan Subic – Glénat » par Charles-Louis Detournay, sur le site actuabd.com.

8 - Tarzan, Seigneur de la Jungle adapté par Christophe Bec et Stevan Subic, à partir de l’œuvre originale d’Edgar Rice Burroughs, pour les éditions Soleil (dépôt légal : Mars 2021).

9 - la nouvelle « The Slithering Shadow » a été traduite par François Truchaud, sous le titre « L’ombre de Xuthal », dans le recueil Conan l’aventurier (Conan the Adventurer), 23e volume de la collection Titres SF des éditions JC Lattès, publié en avril 1980, sous une couverture de Nicollet.

Martha Brundage (c) Weird Tales

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