ESTATE ITALIANA : CARMELO GOZZO, UN SCÉNARISTE DÉRANGEANT

Storie Viola n° 22 (Ediperiodici, 1987)

À la source des publications Elvifrance, fil rouge de cette année 2022 des BD Chroniques, il y a les fumetti per aduti des éditions Ediperiodici et Edifumetto. Et, à l’origine de cette multitude de titres hantés par l’horreur, la violence et le sexe, il y a des scénaristes à l’imagination débordante et parfois dérangeante, comme Carmelo Gozzo.

Storie Blu Special n° 40 (Ediperiodici, 1990)

Carmelo Gozzo naquit le 4 avril 1943, dans la ville de Raguse, en Sicile. Il fut tout particulièrement actif dans les années 1980, pendant lesquelles il collabora à de multiples fumetti per adulti édités par Ediperiodici (1), en Italie, dont certains furent traduits en français par Elvifrance. Si les aventures imaginées par Gozzo contenaient les doses d’érotisme et de violence conformes aux titres de l’époque et de l’éditeur, le scénariste y ajoutait une touche personnelle stupéfiante, voire dérangeante. Préférant nettement les histoires fantastiques ou de science-fiction, au polar ou aux faits divers qui constituaient une large source d’inspiration de ses confrères, il n’hésitait pas à entrelacer les genres pour faire frissonner tout à la fois d’excitation et de peur. On retrouvait ce mélange dérangeant de sexe et de gore dans des récits tels que « Les félins » (2), illustré par l’élégant Lorenzo Lepori, où une jeune femme était enlevée par des amazones extraterrestres contrôlant des lions féroces. Il y avait là de l’érotisme avec toutes ces guerrières à moitié nues et du sang avec de folles tortures et de furieuses attaques de félins meurtriers. Pour « Sans retour » (3), le scénariste plongeait une autre jolie damoiselle dans les pires des tourments, lui faisant subir des sévices tout autant psychiques que physiques, afin d’extraire de son corps une hormone permettant de sauver un extraterrestre. Dans les deux cas, il était totalement inutile de s’attacher aux héroïnes de ces récits qui, malgré tout leur charme, leur intelligence et leur énergie, connaissaient souvent un sort funeste après d’infernales souffrances. Si la misogynie pouvait être considérée comme son credo, le happy end n’appartenait que très rarement au vocabulaire scénaristique de Carmelo Gozzo.

Hors Série Verte n° 17 (Elvifrance, 1980)

Carmelo Gozzo était l’un des scénaristes les plus prolifiques d’Ediperiodici, signant facilement deux à trois histoires par mois pour des collections, qu’au surplus il dirigeait, Storie Blu et Storie Viola. À ce jeu-là, il lui arrivait parfois de se répéter ou de sombrer dans la facilité en délayant en deux parties un récit qui aurait été tout aussi convaincant sous une forme plus réduite. Ainsi, « Les démons de Saturne » (4) reprenait une idée déjà développée par Gozzo dans « Mort en direct » (5), au titre beaucoup plus explicite. Dans ces deux histoires, une jeune starlette, prête à tout pour réussir à Hollywood, acceptait de se soumettre à toutes les demandes d’un réalisateur vedette pour tourner dans son nouveau film d’horreur. Elle finissait immanquablement par découvrir que les effets spéciaux les plus gore n’en étaient pas et qu’une mort aussi inéluctable qu’horrible l’attendait. Dans le diptyque « La guerre des robots » (6), Gozzo mêlait allègrement voyage temporel et robots tueurs dans un scénario débridé où Cynthia, la dynamique héroïne devait faire preuve d’intelligence et de résilience pour échapper à la mort, mais ne pouvait cependant pas éviter les viols et autres sévices imaginés par Carmelo Gozzo.

Pig n° 15  (Ediperiodici, 1985)

Carmelo Gozzo n’avait cependant pas pour ambition de torturer et tuer tous ses personnages féminins. Ainsi, lorsqu’il contait les aventures de Mark Raymond, un loser habitant New York avec son amie Evelyn Abercrombie, péripéties, action, violence, humour, amour et sexe étaient au programme. Le scénariste plongeait Mark dans une situation incroyable où, après reçu l’injection d'un mystérieux sérum aux effets inconnus, inventé par un savant fou, le jeune homme, chaque fois qu’il était sexuellement excité, se transformait en un surpuissant cochon humain. Il ne pouvait alors retrouver son état normal qu’en ayant un rapport sexuel (consenti ou non) avec une femme, dans des scènes qui pouvaient paraître choquantes, dérangeantes, à la limite de la zoophilie. Cela devint le gimmick de chacun des aventures qui entraînèrent Mark et Evelyn à travers les États-Unis. Ils furent toutefois les sympathiques anti-héros des soixante-quatre épisodes de Pig (7). Le point de départ de la seconde série « à suivre » de Gozzo, intitulée Ward l’invisibile (8), était assez proche. Cette fois, c’était un certain Ward, groom de son état dans un palace à Los Angeles, qui était la victime de l’invention d’un autre savant fou. Lui ne se transforma pas en cochon humain, mais il devint irréversiblement et définitivement invisible. Cet état lui permettait de jouer les voyeurs, ce qu’il faisait déjà en espionnant les ébats des clientes de l’hôtel où il travaillait et ce qu’il faisait désormais pour aider la détective privée Penny Alcott. On retrouvait, dans les sept épisodes de Ward l’invisibile, ce cocktail de sexe, de violence et d’humour qui était devenu la nouvelle marque de fabrique de Gozzo. Après ces deux séries à suivre, le scénariste collabora sur divers titres publiés par Sergio Bonelli Editore (Zona X), ACME (Splatter) et Editrice Universo (Intrepido). Entre 1992 et 2001, il signa également plusieurs histoires de Donald Duck, Daisy, Oncle Picsou, Clarabelle et Horace pour l’hebdomadaire Topolino de Disney Italia. Stupéfiante reconversion pour ce dérangeant maître de l’horreur et du sexe qu’était Carmelo Gozzo.

Ward l'invisibile n° 6 (Ediperiodici, 1989)

Notes :

1 - Pour Ediperiodici, Carmelo Gozzo a signé une multitude de scénarios pour des titres tels que Oltretomba (1971-1986), Terror Blu (1976-1994), Storie Blu (1979-1990) et Storie Viola (1985-1988).

2 - « La regina dei leoni » (« Les félins ») écrit par Carmelo Gozzo et dessiné par Lorenzo Lepori a été publié par Ediperiodici dans Storie Viola n° 22 (Agosto 1987) et par Elvifrance dans Incube n° 70 (Octobre 1988).

3 - « Senza scampo » (« Sans retour ») écrit par Carmelo Gozzo et dessiné par Dino Simeoni & Picerno Del Prete a été publié par Ediperiodici dans Storie Blu Special n° 40 (Marzo 1990) et par Elvifrance dans Incube n° 89 (Mars 1991).

4 - « I Demoni di Saturno » (« Les démons de Saturne ») écrit par Carmelo Gozzo et dessinée par Maurizio Ricci a été publié par Ediperiodici dans Storie Viola n° 4 (Febbraio 1986) et par Elvifrance dans Incube n° 50 (Novembre 1986).

5 - « Ciack: Si Muore ! » (« Mort en direct ») écrit par Carmelo Gozzo et dessiné par G. Pinto a été publié par Ediperiodici dans Terror Blu n° 6 (Maggio 1977) et par Elvifrance dans Série Verte n° 44 (Octobre 1977).

6 - « L'Atroce Rivolta » et « Schiave Dei Robot » (« La guerre des robots ») écrits par Carmelo Gozzo et dessinés par Francesco Blanc ont été publiés par Ediperiodici dans Terror Blu n° 87 (Luglio 1980) et 88 (Agosto 1980), et par Elvifrance dans Hors Série Verte n° 17 (Juin 1981).

7 - Les 64 numéros de la série Pig, écrite par Carmelo Gozzo et dessinée par Piercarlo Macchi & Studio If, ont été publiés par Ediperiodici, entre 1983 et 1988, et partiellement traduits par Elvifrance, trois numéros ont été présentés à la commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à la jeunesse en 1988 et retoqués par le Ministre de l’Intérieur de l’époque pour zoophilie.

8 - Les sept épisodes de la série Ward l’invisibile, écrite par Carmelo Gozzo et dessinée par Piercarlo Macchi & Studio If, ont été publiés par Ediperiodici, entre 1988 et 1989, et traduits par Novell Press, dans BD Hard n° 1 (Mars 1990) à 8 (Mai 1991).

Topolino n° 1958 (Disney Italia, 1993)

Sources bibliographiques :

Le site guidafumettoitaliano.com (en italien) est une source d’informations inépuisable sur la bande italienne.

Le site elvifrance.fr propose une foule d’informations sur cet éditeur hors du commun dont la reproduction de l’article de Bernard Joubert, « Un précédent cochon » (extrait du livre Tous coupables ! paru en 2007 en soutien au dessinateur Placid condamné pour avoir dessiné un policier au nez porcin).

Le site comicbd.fr essaie de dresser la bibliographie la plus exhaustive des auteurs de BD de poche, parmi lesquels Carmelo Gozzo.

Terror Blu n° 115 (Ediperiodici, 1981)

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