R.I.P. Jean Teulé (1959-2022)


S’il est surtout connu pour ses romans à succès, Jean Teulé s’est d’abord fait connaître comme auteur de bandes dessinées talentueux, puis comme un chroniqueur télé passionné et passionnant. Sa maison d’édition, Mialet-Barrault, a annoncé, le 19 octobre 2022, que « leur auteur Jean Teulé aurait succombé hier soir, 18 octobre, à un arrêt cardiaque. »

"Terrain vague" dans L'Echo des Savanes n° 49 (Jean Teulé - Editions du Fromage, 1979)

Alors que tout le destinait à devenir mécanicien auto ou tout autre métier manuel pour cause de mauvais résultats scolaires, c’est le professeur de dessin du jeune Jean Teulé qui l’incite à se présenter au concours d’entrée de l’école d’art de la rue Madame à Paris. Cet apprentissage lui donne d’excellentes bases qui lui permettent de se faire remarquer par André Barbe (1936-2014). Ce dernier hante les pages de Charlie Mensuel, Hara-Kiri, Pilote et L’Écho des Savanes avec ses dessins d’une sensualité extrême. Il invite le jeune homme doué qu’est Jean Teulé à rejoindre la bande de dessinateurs décalés, parfois expérimentaux, qu’a réuni Nikita Mandryka (1940-2021), et son successeur Salvi, au sein de la rédaction de L’Écho des Savanes. C’est, en 1978, à partir du numéro 44, que l’on découvre les techniques graphiques originales de Teulé (1). D’abord associé à Jean Rouzaud, il conçoit une petite dizaine de récits complets, en noir et blanc, de deux à quatre pages. Puis, avec sa collaboratrice, lettreuse et coloriste Zazou, il livre une aventure à suivre intitulée Virus (2) qui débute dans L’Écho en 1979. Les deux partenaires récidivent, dès 1980, avec Banlieue Sud (3). Hélas, le mensuel des éditions du Fromage connaît des difficultés financières et L’Écho, dans sa formule Mandryka et consorts, cesse de paraître en 1982. Dans l’ultime numéro du magazine, Teulé et Zazou proposent le premier chapitre de Bloody Mary (4). Cette adaptation du roman de Jean Vautrin qui ne connaîtra pas de fin dans L’Écho car Teulé refuse de travailler pour la nouvelle version du titre racheté par l’éditeur mainstream Albin Michel.

Filles de nuit (Jean Teulé - Glénat, 1984)

Privé de son support de publication, Jean Teulé trouve alors refuge chez Glénat qui publie d’abord l’album Bloody Mary et lui ouvre les portes de son mensuel Circus au dessinateur. Il y livre diverses histoires courtes, qu’il illustre toujours avec ses techniques si particulières, sur des textes de Jean Vautrin (1933-2015), et deux récits à suivre. En 1984, il y a d’abord Filles de nuit (5), en collaboration avec Zazou, suivi de Sita-Java (6) en 1985, sur un scénario de Jean-Marie Gourio. En 1986, l’artiste invente, pour le magazine (À Suivre), un nouveau format mêlant texte, photo et dessin, abordant des sujets aussi intrigants que « Les coquillages collés de Monique », « Les spirales de Vautrin » ou « La jambe de Rimbaud » (7). Des reportages qui laissent déjà entrevoir les thèmes de prédilection du futur romancier, mêlant faits divers et Histoire. Trois ans plus tard, le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême récompense d’un Alph-Art du meilleur album français pour Gens de France, et d’un prix spécial du jury pour sa « contribution exceptionnelle au renouvellement du genre de la bande dessinée ». Cette récompense sonne le glas de sa carrière de bédéaste, Jean Teulé ayant atteint le sommet de son art. Ayant remarqué ses travaux dans (À Suivre), Bernard Rapp (1945-2006) l’invite en tant que chroniqueur dans son émission culturelle, L’Assiette anglaise, sur Antenne 2. Après l’arrêt de cette émission, Jean Teulé poursuit sa carrière télévisuelle au sein de l’équipe protéiforme de Nulle part ailleurs sur Canal+.

"Paul-Albert Baudoin (1844-1931)" dans (A Suivre) n° 108 (Jean Teulé - Casterman, 1987)

Après ces expériences télévisuelles, Jean Teulé se voit proposée par Élisabeth Gille (1937-1996), directrice littéraire des éditions Julliard, l’opportunité de publier son premier roman et ce sera Rainbow pour Rimbaud (1991). Suivent, L'Œil de Pâques (Julliard, 1992), Balade pour un père oublié (Julliard, 1995), Darling (Julliard, 1998), Bord cadre (Julliard, 1999), Longues Peines (sur une idée de Jean-Marie Gourio – Julliard, 2001), Les Lois de la gravité (Julliard, 2003), Ô Verlaine ! (Julliard, 2004), Je, François Villon (Julliard, 2006), Le Magasin des suicides (Julliard, 2007), Le Montespan (Julliard, 2008), Mangez-le si vous voulez (Julliard, 2009), Charly 9 (Julliard, 2011), Fleur de tonnerre (Julliard, 2013), Entrez dans la danse (Julliard, 2018), Crénom, Baudelaire ! (Mialet-Barrault éditeurs, 2020) et Azincourt par temps de pluie (Mialet-Barrault éditeurs, 2022). Son écriture se révèle si visuelle que la majorité de ces ouvrages donne lieu à des adaptations et souvent en bandes dessinées ramenant Jean Teulé vers ses premières amours, même s’il ne participe pas aux travaux d’adaptation. Il revient brièvement vers la BD en signant, pour Florence Cestac, le scénario de Je voudrais me suicider mais j’ai pas le temps (8), qui raconte la vie de leur ami Charlie Schlingo (1955-2005). Cet album. Ce touche-à-tout de talent vient donc de quitter ce monde à l’âge de 69 ans.

Je voudrais me suicider mais j'ai pas le temps (Florence Cestac - Dargaud, 2009)

Notes :

1 –Dans un entretien avec Épistolier, pour la rubrique « Les Petits miquets font les grandes oreilles » de Charlie Mensuel, Jean Teulé décrivait ses méthodes de travail : « J’écris un scénario en BD directement ; quelquefois j’écris un texte off et après je mets des images dessus. Sinon, j’écris en BD, je prévois les copains que je vais prendre en photo dans les positions de mes BD. Je prends tout en photo, comme un roman-photo… Après, je fais le découpage et j’agrandis chaque photo à la taille de l’image. Je décalque la photo en faisant des trucages, des superpositions, des flous… ». Une façon de travailler que Patrick Gaumer, dans son Dictionnaire mondial de la Bande Dessinée, analyse en ces termes : « Jean Teulé est un dessinateur qui ne dessine pas ; il réinvente l’image en la détournant. Son travail, unique dans la bande dessinée, pourrait faire penser à celui d’un Andy Warhol narrateur. Il joue avec la photo, la photocopiant, la coloriant, la déformant jusqu’à ce qu’elle n’exprime la réalité qu’à travers le filtre de son émotion. »

2 – Les cinq chapitres de Virus prépubliés dans L’Écho des Savanes n° 57 (Octobre 1979) à 61 (Février 1980) ont été réunis dans l’album éponyme des Éditions du Fromage, en 1980, avec une préface de Neal Adams !

3 – Les sept chapitres de Banlieue Sud prépubliés dans L’Écho des Savanes n° 66 (Juillet 1980) à 72 (Janvier 1981) ont été réunis dans l’album éponyme des Éditions du Fromage, en 1981.

4 – La version complète de Bloody Mary a été publiée par les éditions Glénat, en 1983.

5 – Les sept chapitres de Filles de nuit prépubliés dans Circus n° 72 (Avril 1984) à 78 (Octobre 1984) ont été réunis dans l’album éponyme des éditions Glénat, en 1985.

6 – Les sept chapitres de Sita-Java prépubliés dans Circus n° 89 (Septembre 1985) à 95 (Mars 1986) ont été réunis dans l’album éponyme des éditions Glénat, en 1986.

7 – Les récits prépubliés dans (À Suivre) ont été réunis dans les albums parus chez Casterman sous les titres Gens de France (1988) et Gens d’ailleurs (1989).

8 – Je voudrais me suicider mais j’ai pas le temps a été publié par Dargaud, en 2009.

Entrez dans la danse (Richard Guérineau - Delcourt, 2019)

Sources bibliographiques :

• « Les Petits miquets font les grandes oreilles : Jean Teulé » interview de Jean Teulé et Zazou Gagarine par Épistolier dans Charlie Mensuel n° 151 (Août 1982).

• « Jean Teulé » dans L’Encyclopédie des bandes dessinées dirigée par Marjorie Alessandrini (Albin Michel, 1986).

• « Dossier Teulé » dans Les Cahiers de la Bande Dessinée n° 74 (Mars-Avril 1987).

• « Jean Teulé » dans Dictionnaire mondial de la Bande Dessinée de Patrick Gaumer en collaboration avec Claude Moliterni (Larousse-Bordas, 1998).

Bloody Mary (Jean Teulé - Editions Flblb - 2018)

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