HUMEUR : Un festival, un scandale : Dans les yeux de Bastien Vives


Du 26 janvier au 12 mars 2023
Musée du Papier à Angoulême (16), une production 9E ART/FIBD en partenariat avec Casterman
bdangouleme.com

Un festival, un scandale. C’est désormais une tradition pour le FIBD d’Angoulême. L’année dernière, c’était l’apparition surprise d’un Fauve écolo marchant sur les plates-bandes du non-officiel, mais pourtant bien établi, Prix Tournesol créé en 1997 ; c’était également la mise en évidence par la Chambre régionale des comptes des étranges montages financiers de la société organisatrice (sans que cela ne prête réellement à conséquence), cette année, c’est la carte blanche accordée à un auteur que certains qualifient de sulfureux et l’exposition « Dans les yeux de Bastien Vivès ».


Bastien Vivès, c’était, jusqu’à peu, le petit génie de la bande dessinée. Depuis Le Goût du chlore (1), un album récompensé par le prix Révélation du festival d'Angoulême en janvier 2009, le dessinateur a su imposer son style minimaliste, sa narration éminemment graphique et ses thématiques intimistes. Il développe ainsi cet univers dans les pages de Polina (2), d’Une Sœur (3) ou du Chemisier (4). Mais l’auteur aime aussi surprendre ses lecteurs en s’aventurant, associé à Merwan, du côté du péplum avec la trilogie Pour l’Empire (5) ; ou encore avec ce manga à la française qu’est LastMan (6) en collaboration avec Balak et Michaël Sanlaville ; sans oublier cette plongée dans la zone éminemment trouble de la pornographie, pour la collection BD Cul des Requins Marteaux, avec Les Melons de la colère (7) et La Décharge mentale (8). Invité par les éditions Glénat à inaugurer leur tout nouveau label érotique, Porn’Pop, Bastien Vivès s’inscrit totalement dans les contraintes fixées par la directrice de collection, Céline Tran (précédemment connue sous le pseudonyme de Katsuni), « Porn’Pop a pour ambition d’utiliser les possibilités narratives du 9e Art pour parler du sexe dans toute sa diversité sous le masque du divertissement. De la fiction à la vulgarisation, des ouvrages multiples pour une même ligne : un propos engagé, libre et assumé. » Pour ce faire, il donne une suite aux aventures de Petit Paul (9) (qu’il ne faut surtout pas confondre avec le Petit Nicolas), le jeune frère de l’héroïne des Melons de la colère.


C’est cet auteur à la fort jolie carrière auquel le Festival d’Angoulême donne carte blanche pour sa 50e édition. Dans la note d’intention de « Dans les yeux de Bastien Vivès », les commissaires de l’exposition, Antoine Guillot (10) et Cathia Engelbach, précisent clairement que « son travail explore des thèmes et des motifs qui se recoupent souvent, comme le corps qu’il montre dans tous ses états – de la nudité à l’hypertrophie – et qu’il dessine en mouvement : en train de danser, de nager, de faire l’amour et même de dessiner ; la mise en abyme ou encore le fantasme, et un goût certain pour la transgression, que celui-ci passe par l’humour ou par l’affect. ». Ce qui amène à s’interroger sur le public visé par une telle présentation qui aurait pu être dérangeante et heurter la sensibilité des jeunes spectateurs. Par le choix des mots nudité et hypertrophie, le texte des commissaires donne à penser que les BD pornographiques de Vivès, Les Melons de la colère, La Décharge mentale et Petit Paul pouvaient être incluses dans cette exposition que l’on ne verra jamais. Or, dès sa parution, en septembre 2018, Petit Paul déclenche controverses et pétitions militant pour son retrait des rayonnages. Il est vrai que les aventures de ce Petit Paul sont, si l’on en fait une lecture au premier degré, particulièrement choquantes. En effet, Petit Paul est un garçon d’une dizaine d’années doté d’un pénis d’une taille remarquable et remarquée par sa sœur et les autres femmes de la région qui usent et abusent de lui. Les détracteurs de la BD accusent l’album et son auteur d’apologie de la pédopornographie, alors que les défenseurs de Bastien Vivès voient dans cette bande dessinée un vibrant hommage à la littérature érotique. Retiré de la vente par les réseaux Gibert et Cultura, Petit Paul reste commercialisé sous blister avec des avertissements explicites : ouvrage à caractère pornographique et mise à disposition des mineurs interdite. Ce précédent aurait très certainement dû mettre la puce à l’oreille de l’élitiste festival de la BD qui souhaitait honorer un dessinateur désormais auréolé d’une réputation sulfureuse.


Ainsi, dès l’annonce de la carte blanche « Dans les yeux de Bastien Vivès », plusieurs pétitions sont lancées sur Internet pour demander son annulation immédiate. Les initiateurs de ce mouvement, à commencer par Arnaud Gallais, cofondateur de Be Brave France (ONG luttant contre les violences sexuelles sur les enfants) et membre de la CIIVISE (Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants), s’opposent à cette  « banalisation des violences sexuelles envers les enfants ». Lorsque, le 9 décembre 2022, certains évoquent une éventuelle déprogrammation, Fausto Fasulo (10), directeur artistique adjoint du festival, répond, lors d’un entretien accordé à Libération, qu’elle est « évidemment exclue. Ce serait une défaite philosophique énorme ». Cependant, le 14 décembre 2022, tout en apportant un soutien de plus en plus mesuré à l’artiste, la direction du FIBD constate que  « des faits nouveaux ont radicalement changé la nature de cette situation et imposent dorénavant au Festival la nécessité d'annuler cette exposition ». Les faits nouveaux évoqués ici sont des menaces ad hominem adressées à l'auteur de Petit Paul et à des membres des équipes du festival. Le lendemain, Bastien Vivès présente ses excuses et ses regrets pour des propos tendancieux exhumés par ses détracteurs sur les réseaux sociaux. L’affaire aurait pu et aurait certainement dû s’arrêter là.


Hélas pour Bastien Vivès, deux associations, Innocence en Danger et Fondation pour l'Enfance, découvrant subitement, en cette fin d’année 2022, le caractère pornographique et la présence de mineurs dans Les Melons de la colère (paru en 2011 !!!), La Décharge mentale et Petit Paul (publiés en 2018 !!!), portent plainte contre l’auteur et les deux éditeurs des trois albums pour « diffusion d’images pédopornographiques », « incitation à la commission d’agressions sexuelles sur mineurs » et « diffusion à un mineur de messages violents ». L’intervention de certains politiques en manque de notoriété ajoutent à la confusion. Ainsi, Charlotte Caubel, Secrétaire d'État chargée de l'Enfance mais bien plus connue comme épouse d’Alexandre Bompard, PDG de Carrefour, indique, dans une interview accordée à France Info le 15 décembre 2022, que « le Code pénal est très clair ». « Une représentation ou une image d'un mineur en situation pornographique est punie par la loi (Article 227-23). Il m'apparaît qu'un certain nombre de dessins de cet humoriste relèvent de la loi. » (11). Les textes de loi sont tellement clairs, qu’un signalement, réalisé en 2018, concernant les scènes de sexe impliquant un mineur et des adultes dans Petit Paul a été classé sans suite par le parquet de Nanterre, en 2019. Cette décision ne préjuge bien évidemment en rien des décisions à venir, l’interprétation d’un texte légal par la justice évoluant au gré de l’environnement politique et social. Il appartient donc désormais à la Justice de se prononcer sur le caractère des créations de Bastien Vivès.


Ce nouveau scandale angoumoisin pose bien plus de questions qu’il n’apporte de réponses. D’abord, faut-il censurer a priori une exposition dont on ne connaît pas le contenu au prétexte de bandes dessinées contraires à la morale de son auteur (mais pas à la loi puisque, à ce jour, aucun des trois albums mis en cause n’a été interdit) ? Faut-il mettre en place une police de la pensée qui surveillerait la bonne tenue des productions BD comme le craint Jean-Marc Rochette (11) ? Faut-il voir dans Petit Paul l’incitation à la pédopornographie dénoncée par certaines associations ou bien ne s’agit-il que d’une bande dessinée pornographique loufoque, très certainement mal venue, dont le personnage central est aussi irréaliste que le Pinocchio d’Elvifrance (12) ? Mais la question la plus sensible est de savoir s’il est encore possible de réfléchir et de discuter calmement lorsque deux opinions s’opposent ? Il est à craindre que le véritable débat n’ait pas lieu, car chaque partie pense détenir la seule et unique vérité, et c’est dommage. Laissons le dernier mot à la Ministre de la Culture Rima Abdul-Malak : « Bastien Vivès, en tant qu’homme, a eu quand même des propos inacceptables. Il a pris à la légère des sujets extrêmement graves. Il a eu des propos insultants sur les réseaux sociaux qui sont en eux-mêmes très condamnables. C’est normal, quelque part, que ces propos qu’il a tenus aient provoqué ce tollé, même des années plus tard quand ils ont été ressortis. Parce qu’ils sont inacceptables, il l’a reconnu lui-même. », mais, en même temps, « J’aurais été curieuse de voir quels autres dessins il allait présenter dans un cadre comme les 50 ans du Festival d’Angoulême. On ne le saura pas. Mais il a quand même eu une attitude qui n’a pas facilité les choses. » (13).


Notes :

1 - Le Goût du chlore écrit, dessiné et mis en couleurs par Bastien Vivès a été publié par les éditions Casterman, dans la collection KSTR, en Mai 2008. Outre le prix Révélation du Festival d'Angoulême 2009, cette bande dessinée a obtenu prix Micheluzzi de la meilleure bande dessinée étrangère au Festival de bande dessinée de Naples en 2010.

2 - Polina écrit et dessiné par Bastien Vivès a été publié par les éditions Casterman, dans la collection KSTR, en Mars 2011. Cet album a obtenu le Prix des libraires de bande dessinée Canal BD 2011. Cette bande dessinée a également été adaptée au cinéma, en 2016, sous le titre Polina, danser sa vie, par Valérie Müller et Angelin Preljocaj, avec Juliette Binoche et Anastasia Chevtsova dans le rôle-titre.

3 - Une Sœur écrit et dessiné par Bastien Vivès a été publié par Casterman en Mai 2017. Cette bande dessinée a été adaptée au cinéma, en 2022, sous le titre Falcon Lake, par Charlotte Le Bon, avec Sara Montpetit dans le rôle-titre.

4 - Le Chemisier écrit et dessiné par Bastien Vivès a été publié par Casterman en Octobre 2018. Cette bande dessinée a obtenu le Prix BD Wolinski du Point en 2018.

5 – Les trois tomes de Pour l’Empire écrits et dessinés par Merwan et Bastien Vivès, avec une mise en couleurs de Sandra Desmazières, ont été publiés par les éditions Dargaud, dans la collection Poisson Pilote, en Mars 2010, Août 2010 et Mai 2011. Le premier volume de cette série a obtenu le prix Saint-Michel de la presse au Comics Festival Belgium en 2010.

6 - Les douze tomes de LastMan écrits et dessinés par Balak, Bastien Vivès et Michaël Sanlaville ont été publiés par les éditions Casterman entre Mars 2013 et Novembre 2019. Cette bande dessinée a obtenu le Prix de la série du Festival d'Angoulême 2015. Elle a également été adaptée en série d’animation pour adultes de vingt-six épisodes, en 2016, pour la chaîne France 4.

7 - Les Melons de la colère écrit et dessiné par Bastien Vivès a été publié par Les Requins Marteaux, dans la collection BD Cul, en Novembre 2011.

8 - La Décharge mentale écrit et dessiné par Bastien Vivès a été publié par Les Requins Marteaux, dans la collection BD Cul, en Février 2018.

9 - Petit Paul écrit et dessiné par Bastien Vivès a été publié par les éditions Glénat, dans la collection Porn’Pop, en Septembre 2018.

10 - Antoine Guillot et Fausto Fasulo sont, par ailleurs, des intervenants réguliers de l’émission radiophonique Mauvais Genres, sur France Culture, où Guillot défend, dès le 20 octobre 2018, «le burlesque et le comique» de l’œuvre et dénonce déjà le «haro sur le Vivès».

11 - « Affaire Vivès : Rochette arrête la BD, redoutant “des commissaires politiques” » article de Clément Solym le 19 décembre 2022 sur le site ActuaLitté.

12 - Bien connus pour leur exploitation des personnages empruntés au monde des fables, les Italiens d’Ediperiodici ont réimaginé un Pinocchio aussi bien doté que Petit Paul dans Fiabe Proibite n° 3 (Maggio 1973), dessiné par Stelio Fenzo et traduit par Elvifrance, malgré la censure de l’époque, dans Contes Satyriques n° 36 (Mai 1978).

13 - « Affaire Bastien Vivès : La colère contre le dessinateur est « légitime », dit la ministre de la Culture à Angoulême » article de l’AFP le 26 janvier 2023.

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