Scénario de Kaiji Kawaguchi – Traduction de Thibaud Desbief – Dessins et couverture de Kaiji Kawaguchi
Mars 2005-Mai 2015 – 43 x 190 à 226 pages
Éditeur : Kana, collection Big Kana – kana.fr
En ces troubles années 2000, quatre navires de la Force d’autodéfense japonaise (1) prennent la mer à destination de Pearl Harbor. Ils doivent rejoindre les unités de la flotte américaine prêtes à appareiller pour une mission de protection des populations civiles menacées par la guerre qui fait rage en République d’Équateur. C’est la première fois, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, que des marins nippons vont ainsi intervenir dans un conflit armé. Une telle situation est loin de faire l’unanimité au sein de la population de l’archipel, cela n’empêche pourtant pas les quatre vaisseaux de faire route vers Hawaii. Alors que le port est encore loin, une étrange tempête isole le Mirai, un destroyer ultramoderne, commandé par le capitaine Saburô Umezu, du reste de la flottille. Lorsque le temps s’éclaircit enfin, l’équipage se retrouve sous une lune qui a mystérieusement changé de quartier en quelques heures et face à la proue menaçante d’un navire inconnu qui ressemble comme deux gouttes d’eau au légendaire cuirassé Yamato, vaisseau-amiral de la flotte impériale nippone durant la Seconde Guerre mondiale. Telle est l’histoire contée dans Zipang.
Sans la moindre machine à voyager dans le temps, les marins du Mirai sont projetés en 1942, alors que la guerre fait rage à travers le globe. Piégés au cœur du temps, il ne leur faut pas longtemps pour découvrir qu’ils n’ont aucun moyen de revenir à leur époque. Ils se trouvent désormais confrontés à des choix qui engagent leur avenir, celui de leurs contemporains, mais aussi celui des habitants de cette Terre qui appartenait à leur passé et devient leur présent. Ainsi commence Zipang, le manga que Kaiji Kawaguchi a écrit et dessiné avec succès, de 2000 à 2009, pour les éditions Kodansha. Régulièrement plébiscitée par les lecteurs de l’hebdomadaire Morning, la série s’est terminée, en novembre 2009, son 43e Tankôbon (volume relié). Preuves de cette bonne fortune, Zipang obtient également, en 2002, le prestigieux Prix Kodansha (2), et connaît, dès 2004, les honneurs d’une série d’animation pour la chaîne tokyoïte TBS.
Pourtant l’idée de base de Zipang n’est pas d’une totale originalité. Expédier des soldats du monde moderne au cœur du temps constitue déjà l’argument du film japonais Les guerriers de l’Apocalypse (3). C’est également le thème de Nimitz, retour vers l’enfer (The Final Countdown), un long-métrage réalisé par l’Américain Don Taylor en 1980, dans lequel le porte-avions nucléaire américain Nimitz se trouve mystérieusement catapulté quarante ans en arrière, à la veille de l’attaque de Pearl Harbor. La situation de l’équipage du Mirai ressemble donc énormément à celle du Nimitz. Fort heureusement, malgré ces indéniables similitudes, Kaiji Kawaguchi parvient à bâtir une œuvre originale qui mérite le détour.
Dans les deux cas, c’est une sorte de faille temporelle qui piège les équipages du Nimitz et du Mirai au milieu d’un conflit mondial dont ils connaissent déjà l’issue. Ils comprennent très vite que la puissance de feu de leurs vaisseaux ultramodernes permettrait certainement de modifier le cours de la guerre, mais ont-ils le droit d’agir et de bouleverser la trame temporelle. C’est la question que se pose le commandant Matthew Yelland (interprété par Kirk Douglas) du Nimitz dont les avions de chasse supersoniques pourraient sans peine empêcher l’attaque japonaise sur Pearl Harbor. C’est également cette interrogation qui mine le capitaine Saburô Umezu dont le navire serait tout à fait capable d’aider la flotte nippone à gagner quelques batailles. Cependant, à l’inverse du commandant du Nimitz, Umezu sait qu’il fait partie du camp des perdants, il n’ignore pas que la puissance de feu du Mirai est insuffisante pour permettre au Japon de gagner une guerre qui se terminera, c’est déjà écrit, dans les flammes et la douleur des bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki.
Finalement, ce n’est qu’après avoir obtenu la certitude que nul retour vers leur présent n’est possible que les deux commandants se décident à agir. Une décision qui se révèle sans conséquence pour le Nimitz qu’une nouvelle lame de fond temporelle ramène en 1980 avant que ses avions de chasse n’interceptent les zéros japonais. Une décision qui, pour les marins du Mirai, risque fort de créer un catastrophique paradoxe temporel capable d’annihiler le XXIe siècle qu’ils ont quitté à jamais. Bien décidé à agir pour sauver son équipage du désespoir et parce qu’il n’y a aucune voie de retour vers leur présent, le capitaine Umezu donne donc à ses hommes l’ordre d’intervenir dans la bataille qui se profile. Avec son état-major, il établit alors une stratégie visant prioritairement à limiter le nombre de victimes dans les deux camps, sans chercher à faire basculer la victoire d’un côté ou de l’autre. Il sait cependant qu’en faisant entrer son vaisseau dans le conflit qui oppose les forces alliées anglo-australo-américaines aux troupes impériales japonaises, il prend le risque de modifier à jamais le cours de l’Histoire.
Mais il est vrai que la seule apparition du Mirai en 1942 influe déjà sur le flux temporel. Un navire de cette taille ne passe pas inaperçu, surtout quand son commandant en second, Yôsuke Kadomatsu, se met en tête de sauver de la noyade le capitaine de corvette de la marine impériale Takumi Kusaka, et de lui faire découvrir, grâce aux archives du bord, l’avenir de son pays. Sauver un homme qui fait partie des nombreux disparus de cette guerre n’influence peut-être pas de manière irrémédiable le futur, mais crée déjà un premier risque de paradoxe temporel que l’équipage du Mirai va devoir gérer. Lorsqu’un membre de l’équipage en mission d’exploration est tué par des soldats japonais, ce n’est plus un paradoxe, mais un choc brutal que les marins du Mirai doivent encaisser. Ils découvrent ainsi avec horreur qu’ils peuvent mourir loin de chez eux, sous les balles de militaires qui pourraient fort bien être leur père ou leur grand-père.
En revisitant l’Histoire récente de son pays comme il le fait dans Zipang, Kaiji Kawaguchi court le risque d’être traité de nationaliste ou de révisionniste. Il faut dire que bon nombre de ses compatriotes sont depuis longtemps tentés par cette sorte d’amnésie qui leur fait occulter les atrocités commises par les armées impériales (4) pour ne retenir que l’insoutenable et ô combien réelle cruauté des bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagazaki. C’est certainement pour cette raison que Kawaguchi prend le maximum de précautions dès les premiers chapitres de cette passionnante histoire. Il évite ainsi de faire de ses personnages des bellicistes avides de restaurer ou de maintenir un grand Empire du Japon. Dans son ensemble, l’équipage du Mirai n’a qu’une envie, celle de revenir vers le XXIe siècle qu’il connaît pour y retrouver familles et amis. Quant à Takumi Kusaka, même si son attitude reste ambiguë et ses motivations plutôt mystérieuses, il n’hésite pas à dire aux membres de l’état-major du Mirai qu’il considère que le capitaine de corvette Kusaka de la marine du grand Empire est mort en mer et qu’il n’agit plus désormais que dans l’intérêt de la marine. Pourtant, le capitaine Umezu se méfie toujours de cet homme dont le regard change dès qu’il entend le mot « Patrie ».
Un patriotisme qui n’a décidément rien à voir avec la décision du capitaine Umezu de passer à l’action. Lorsqu’il décide d’agir, contre l’avis de certains de ses officiers, il le fait parce qu’il ne peut rester sans rien faire en sachant que 22 000 personnes vont mourir dans la bataille qui approche. Il ne le fait pas pour que le Japon gagne une guerre que l’Histoire qu’il connaît lui interdit de gagner. Il souhaite simplement raccourcir ce conflit dévoreur de vies. L’objectif est louable, mais est-il réellement atteignable ? Dans Zipang, comme dans la plupart de ses manga, Kaiji Kawaguchi préfère s’effacer derrière ses héros. Il les laisse ainsi exprimer des avis divers et parfois contradictoires sans jamais imposer sa propre opinion. Le risque d’une telle attitude est qu’on lui attribue, à tort ou à raison, les sentiments nationalistes de certains de ses personnages. Le mangaka s’intéresse donc principalement à la psychologie de ses héros et observe avec attention leurs réactions face à des évènements qui les dépassent comme c’est le cas de l’équipage du Mirai inexplicablement propulsé dans le passé.
À travers les divers titres de Kaiji Kawaguchi publiés en France, on découvre la place prépondérante qu’il donne à l’humain. Dans son manga Eagle (5), Kawaguchi imagine qu’un Américain d’origine japonaise, Kenneth Yamaoka, fait campagne pour devenir président des États-Unis. C’est par les yeux d’un jeune journaliste japonais nommé Tamashi Jo, que le mangaka nous fait vivre cette histoire de politique-fiction, en y ajoutant une bonne dose de conflit intérieur lorsque Tamashi apprend que Yamaoka est ce père qu’il n’a jamais connu, ce père qui a abandonné sa mère avant sa naissance.
Dans Seizon Life (6) Kawaguchi, associé au scénariste Nobuyuki Fukumoto (7), se livre à une véritable étude de caractère en s’intéressant à Takeda, un homme condamné par un cancer. Il n’a plus que six mois devant lui et trouve une impérative raison de vivre. Il lui faut identifier l’assassin de sa fille, mystérieusement disparue quatorze ans plus tôt, dont on vient de retrouver la dépouille lors de travaux de terrassement.
Enfin, A Spirit of the Sun (8) permet de découvrir un Japon coupé en deux après une catastrophe naturelle et dont une grande partie de la population vit en exil à travers le globe. Cette fois, le mangaka nous fait suivre l’étrange destinée d’un des survivants, le jeune Gen’ichiro Ryu, réfugié comme beaucoup de ses compatriotes à Taiwan.
Par les thèmes qu’il aborde dans certains de ses manga, Kaiji Kawaguchi peut sembler n’être que l’archétype du militariste nationaliste nippon. Pourtant, à travers ses bandes dessinées, Kawaguchi s’intéresse essentiellement à des êtres humains complexes et parfois contradictoires qu’ils soient militaires de la Force d’autodéfense perdus au cœur du temps, journaliste suivant l’ascension d’un candidat à la présidence hors normes ou jeune survivant exilé en quête d’identité. Dessinateur au trait classique et efficace, Kaiji Kawaguchi développe une œuvre intéressante qu’il faut découvrir l’esprit ouvert, sans aucun a priori.
Notes :
1 - Dans la Constitution japonaise d’après-guerre, il est clairement écrit que le peuple souverain renonce au droit de faire la guerre, mais une loi sur la Garde de défense, votée en 1954, autorise la création d’une Force d’autodéfense dont les missions sont limitées à la protection de l’archipel nippon contre les agressions et, plus récemment, à des missions de paix sous couvert de l’ONU.
2 - Pour mémoire, en 2001, le lauréat du Prix Kodansha est un certain Naoki Urasawa pour son manga 20th Century Boys, qui décroche également, en 2004, le Prix de la meilleure série au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême.
3 - Dans Les guerriers de l’apocalypse, film japonais réalisé par Mitsumasa Saito en 1979, c’est un petit détachement de soldats des Forces d’autodéfense nippones qui se trouve propulsé en plein Japon féodal. Inspiré d’un roman de Ryo Hanmura, ce long-métrage donne la vedette au comédien Sonny Chiba dans le rôle d’un militaire du XXe siècle prêt à s’allier à un seigneur de guerre local pour s’emparer du Japon.
4 - Toutes les guerres engendrent leur lot d’atrocités, mais il existe au Japon un fort mouvement révisionniste qui nie des évènements aussi horribles que le massacre de Nankin de 1937, lorsque les troupes d’invasion nippones violèrent, torturèrent et tuèrent 200 000 civils chinois. Il se refuse également à admettre les expérimentations mortelles menées par l’Unité 731 sur des cobayes humains russes et chinois en Mandchourie. De la même manière, ce négationnisme réfute l’existence des femmes de réconfort, ces Chinoises et ces Coréennes qui furent prostituées de force pour le plaisir des soldats japonais.
5 - Le manga Eagle de Kaiji Kawaguchi a été prépublié dans le bimensuel Big Comic, édité en 5 volumes, entre 1997 et 2001, chez Shogakukan, et traduits par J’ai lu, entre 2005 et 2008.
6 - Le manga Seizon Life de Nobuyuki Fuyumoto et Kaiji Kawaguchi a été prépublié dans le bimensuel Young Magazine Uppers, édité en trois volumes chez Kodansha en 2000, et traduits par Panini Comics en 2005.
7 - En 1999, Nobuyuki Fuyumoto et Kaiji Kawaguchi ont également cosigné, pour l’éditeur Kodansha, un huis clos psychologique en haute montagne intitulé Kokuhaku (Confession).
8 - Le manga A Spirit of the Sun de Kaiji Kawaguchi a été prépublié dans le bimensuel Big Comic, édité en 17 volumes chez Shogakukan, entre 2002 et 2008, et traduits par Tonkam, entre 2005 et 2009.











Commentaires
Enregistrer un commentaire