In Memoriam : Jo-El Azara (1937-2023)

Le 7 février 2023, Jo-El Azara, l’un des honnêtes enlumineurs du Journal de Tintin et du Journal de Spirou, durant les meilleures années de la BD franco-belge, s’est éteint en toute discrétion, à l’âge de 85 ans.

Né le 4 mai 1937, à Drogenbos, une commune flamande proche de Bruxelles, Joseph Franz Hedwig Loeckx suit une formation artistique au célèbre Institut Saint-Luc. Comme beaucoup de dessinateurs de l’Âge d’or de la BD franco-belge, il fait son apprentissage en devenant l’un des assistants anonymes d’un des maîtres de l’époque. Dès 1952, Loeckx collabore ainsi sur « Le Loup qui rit » (1), 23e album de la série Bob et Bobette de Willy Vandersteen (1913-1990). De 1954 à 1961, le jeune homme a le redoutable privilège de faire partie des Studios Hergé, aux côtés de légendes de la BD franco-belge, Bob De Moor (1925-1992), Jacques Martin (1921-2010) et Roger Leloup (le créateur de Yoko Tsuno). Il apprend tout l’art de la ligne claire, contribuant en toute discrétion à « L'Affaire Tournesol », « Coke en stock » et « Les Bijoux de la Castafiore » (2). C’est aux studios qu’il rencontre l’amour de sa vie, la coloriste Josette Baujot (1920-2009). Parallèlement à cette activité d’assistant, il commence à dessiner pour divers périodiques sous le pseudonyme de Jo-El Azara.

Au début des années 1960, Jo-El Azara devient un collaborateur régulier du Journal de Tintin. Il y dessine d’abord des histoires courtes puis, associé au scénariste Yves Duval (1934-2009), lance sa première série, La Principauté du Finckelstein (3). Suivent ensuite Évariste Confus (4), en 1963, et surtout Taka Takata (5), en 1965. Imaginé avec la participation de Vicq (1936-1987), Taka Takata est un militaire japonais extrêmement myope. Il est pilote au sein du 4e groupe de l'aviation d'assaut impériale nippone. Calme et pacifique, il sert sous les ordres de l’irascible Colonel Rata Hôsoja. Taka Takata est le personnage phare de Jo-El Azara. Plébiscité lors des différents référendums des lecteurs du Journal de Tintin, ses gags, histoires courtes ou à suivre illustrés par Azara sont régulièrement présentes au sommaire de l’hebdomadaire jusqu’en 1980. Durant ses années Tintin, le dessinateur reprend brièvement les aventures de Clifton, le détective britannique imaginé par Raymond Macherot (1924-2008). Sur un scénario de Michel Greg (1931-1999), alors rédacteur en chef et scénariste star du Journal de Tintin, il livre ainsi un fort joli « Les lutins diaboliques » (6). Préférant se concentrer sur son personnage de Taka Takata, Azara laisse à Greg le choix de poursuivre Clifton avec d’autres artistes.

Dès 1967, Jo-El Azara dessine les éphémères aventures d’Haddada Surmamoto (7), avec Vicq, pour le Journal de Spirou, puis deux histoires à suivre de Zagazik (8), avec Michel Crespin, de 1980 à 1982. Il fera une ultime apparition dans l’hebdomadaire le temps d’un dessin hommage à Raymond Macherot en 2008. Parallèlement à sa carrière de bédéaste, Jo-El Azara crée des BD publicitaires et des illustrations pour de grandes marques nationales ou plus locales depuis son installation à Artiguedieu dans le Gers. Privé de support de publication depuis la disparition du Journal de Tintin en 1988, Azara autoédite les albums de Taka Takata, sous le label Azeko, depuis 1994. Son personnage fétiche a été mis à l’honneur de l’édition 2006 du Festival BD de Colomiers avec une exposition hommage, juste récompense pour le militaire nippon et son papa, Jo-El Azara qui est mort le mardi 7 février 2023. L’un après l’autre, les maîtres, petits ou grands, de la bande dessinée franco-belge, ceux qui firent les belles heures du Journal de Tintin et du Journal de Spirou, disparaissent. Il ne faut surtout pas les oublier et lire ou relire les aventures de leurs héros pour leur offrir l’immortalité à laquelle ils ont droit à travers leurs œuvres.

Notes :

1 - « Le Loup qui rit » de Willy Vandersteen a été prépublié dans le quotidien belge néerlandophone De Standaard du 19 juillet 1952 au 25 novembre 1952 et édité en album sous le numéro 11 de la série rouge en bichromie de la collection Bob et Bobette des éditions Érasme, en 1955 ; réédité sous le numéro 148 de la série actuelle en couleurs de la collection Bob et Bobette des éditions Érasme, en 1974.

2 - « L'Affaire Tournesol », « Coke en stock » et « Les Bijoux de la Castafiore » ont respectivement été publiés en albums, dans la collection Les aventures de Tintin, par les éditions Casterman en 1956, en 1958 et en 1963.

3 - « Les Lutins diaboliques » a été prépublié dans le Journal de Tintin du n° 1060 (20 février 1969) au n° 1074 (29 mai 1969) et édité en album sous le numéro 4 de la première série de la collection Clifton des éditions du Lombard, en 1971.

4 - Les diverses histoires complètes de La Principauté du Finckelstein ont été publiées dans le Journal de Tintin édition belge n° 47 de 1961 (21 novembre 1961) au n° 34 de 1962 (21 août 1962).

5 - Les diverses histoires complètes d’Évariste Confus ont été publiées dans le Journal de Tintin n° 796 (23 janvier 1964) à 864 (13 mai 1965).

6 - Les aventures de Taka Takata ont été publiées par les éditions du Lombard (un tome en 1969), Rossel et Dargaud (quatre tomes en 1973 et 1974), Dargaud (deux tomes en 1977) et les éditions Azeko de Jo-El Azara (sept tomes entre 1994 et 2005).

7 – Haddada Surmamoto a été prépublié dans le Journal de Spirou du n° 1545 (23 novembre 1967) au 1557 (15 février 1968) et édité en album par Albin Michel en 1976.

8 - Les deux aventures de Zagazik ont été publiées dans le Journal de Spirou, « Un terme aux piles » du n° 2209 (14 août 1980) au n° 2219 (23 octobre 1980), et « Les Tsars dînent à l’huile » du n° 2317 (9 septembre 1982) au n° 2338 (3 février 1983).

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