HUMEUR : Faut-il laisser les héros de bande dessinée reposer en paix ?


Chaque fois qu’un personnage de bande dessinée revient, dans de nouvelles aventures, dans les rayonnages des libraires après la mort de son créateur, on peut s’interroger sur la nature profonde de ce retour. Était-ce une volonté de l’artiste de voir son héros lui survivre ; est-ce un choix purement commercial de l’éditeur et des ayants-droit ; y a-t-il des motivations désintéressées à cette renaissance ?


C’est bien évidemment la récente publication du Retour de Lagaffe (Dupuis en 2023) qui me conduit à cette réflexion sur le devenir des héros de BD après la mort de leur créateur et plus particulièrement dans le monde de la bande dessinée franco-belge. En effet, cette question est beaucoup moins prégnante chez nos amis anglo-saxons, la plupart des personnages de comic books, de comic strips et autres weekly publications appartenant à l’éditeur qui se contente de rémunérer les artistes à la tâche, leur accordant parfois quelques maigres royalties. Les créateurs, scénaristes et dessinateurs de Superman (DC Comics), Amazing Spider-Man (Marvel), Judge Dredd dans 2000 AD (Rebellion UK) et autres n’ont pas leur mot à dire sur la destinée de personnages qu’ils ont contribué à rendre populaire et commercialement rentables. Au Japon, la continuation des aventures de Guts (Berserk), après le décès de Kentarô Miura (1966-2021), par Kôji Mori et le Studio Gaga, montre combien le sujet est récurrent et fait se poser les mêmes questions. Les repreneurs de Berserk le font-ils parce Miura aurait souhaité que quelqu’un apporte une fin à sa saga ou bien ne s’agit-il là que d’une démarche purement mercantile ? Et, lorsque la reprise est avérée et confirmée, la question se pose de savoir si les artistes peuvent égaler le créateur d'une œuvre tout à fait à part telle que Berserk tant au niveau du dessin toujours soigné et précis de Miura que du scénario complexe et immersif.


C’est en janvier 2022, à l’occasion du Festival d’Angoulême, que les Éditions Dupuis, à la surprise générale, annonce le prochain retour de Gaston Lagaffe, le célèbre gaffeur du Journal de Spirou créé par André Franquin (1924-1997), en 1957, dans un album inédit confié à Delaf, le dessinateur des Nombrils (Dupuis de 2006 à 2018). Les lecteurs les plus anciens se souviennent que Gaston a fait acte de présence, de manière plus ou moins régulière, dans les pages de Spirou de 1957 jusqu'en 1990, s’imposant parfois en couverture. Propriétaire des droits sur son personnage, André Franquin les cède, en 1992, à la jeune maison d’édition Marsu Productions qui a déjà acquis ceux du Marsupilami. Bien que titulaire des droits sur Gaston, le petit éditeur belge n’essaye pas de relancer la série après la mort de Franquin, cependant, en 2011, elle tente de convaincre les lecteurs de suivre les aventures de Gastoon, le neveu de Gaston, confiées au trio Yann, Jean Léturgie et Simon Léturgie, déjà responsable de la série à succès Spoon et White. Mais, faire du Gaston sans Gaston ni Franquin, ne se révèle finalement pas être la meilleure idée qui soit puisque la série s’arrête après deux tomes seulement. Un projet bien éphémère auquel Isabelle Franquin, fille d’André, s’était opposée, avant de conclure un arrangement avec Marsu Productions. En 2013, les Éditions Dupuis rachètent Marsu Productions récupérant ainsi les droits sur le Marsupilami et Gaston Lagaffe, permettant légalement à l’éditeur de Marcinelle de redonner vie à au célèbre gaffeur.


Apprenant le projet de Dupuis de relancer Gaston avec un nouvel auteur aux commandes, Isabelle Franquin fait part de son opposition en sa qualité d’ayant-droit. Au nom du droit moral dont elle dispose en tant qu’héritière d’André Franquin, elle porte l’affaire en justice pour s’opposer à cette reprise arguant du fait que son père, à la manière d’Hergé (1907-1983) et Tintin, avait fait part de son souhait que Gaston ne soit pas repris par d’autres artistes. Au final, la justice belge tranche en faveur de l’éditeur qui, au titre des divers contrats de cession, possède le droit d’exploiter le personnage de Gaston Lagaffe, tout en reconnaissant le droit moral d’Isabelle Franquin qui aurait dû être consultée avant toute reprise de la série-culte de son père et qui peut s’opposer au projet mais doit alors produire des arguments éthiques ou artistiques, l’exercice du droit moral devant rester totalement désintéressé. Le retour de Gaston peut donc être publié. D’une certaine manière, c’est heureux, car Delaf travaille sur cette reprise depuis plusieurs années sur cet album s’étant constitué une base de données de 10 000 références afin de conserver un trait au plus proche de l’œuvre originale de Franquin. Le retour de Lagaffe déboule donc ce 22 novembre 2023, avec un premier tirage de 1,2 millions d’exemplaires. Il voisinera, sur les étals des libraires, avec "L’iris blanc", quarantième tome d’Astérix par Fabcaro et Didier Conrad ; "L’Art de la guerre", un hors-série de la collection Blake et Mortimer, par José-Louis Bocquet, Jean-Luc Fromental et Floc’h ; le volume 2 de La Bête, une version revisitée du Marsupilami par Zidrou et Frank Pé ; "Le bouclier d’Achille", quarante-deuxième aventure d’Alix, par Roger Seiter et Marc Jailloux ; des séries respectivement créées en 1959 par René Goscinny (1926-1977) et Albert Uderzo (1927-2020) ; en 1947 par Edgar P. Jacobs (1904-1987) ; en 1953 par André Franquin (le Marsupilami apparaissant dans l’album "Spirou et les héritiers") ; en 1948 par Jacques Martin (1921-2010).


Alors faut-il laisser les héros de BD reposer en paix ? Les ventes toujours au sommet d’Astérix laissent penser que lorsque les repreneurs respectent le matériau source et qu’ils ont été adoubés par les créateurs de la série, ou l’un au moins, la réponse peut être négative. Mais, faut-il ramener tous les héros de l’âge d’or de la BD franco-belge à la vie ? Mr. Magellan, qui faisait les beaux jours du Journal de Tintin, grâce aux talents conjugués d’André-Paul Duchâteau (1925-2020) et Géri (1934-2015), même repris par des auteurs talentueux, trouverait-il un public ? C’est loin d’être certain tant la série était ancrée dans son époque et exaltée une ambiance particulière. La tentative ratée de renaissance de Bob Morane orchestrée par Luc Brunschwig, Aurélien Ducoudray et Dimitri Armand démontre que toutes les reprises ne sont pas forcément nécessaires et que le succès n’est pas obligatoirement au rendez-vous quelque que soit l’aura du personnage en question. Rien ne dit que Le Retour de Lagaffe soit définitif, tout dépendra des lecteurs. Cependant, au-delà de toute question de droits, il semble logique et normal de respecter la volonté de tout créateur.

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