Black February

Même si leurs œuvres perdurent, les femmes et les hommes qui travaillent, parfois dans l’ombre, disparaissent. Ce mois de février a été particulièrement sombre puisque l’on a appris le décès d’Alfredo Castelli, d’Enrique Badia Romero et de Ramona Fradon.


Né le 26 juin 1947 à Milan, en Lombardie, Alfredo Castelli fait ses premiers pas dans le monde des fumetti en créant un personnage satirique et humoristique, Scheletrino, en seconde partie de Diabolik, pour les éditions Astorina, en 1965. Il est également l’un des scénaristes anonymes de la série Diabolik et conçoit, en parallèle, l’un des premiers fanzines consacrés à la bande dessinée italienne, Comics Club. Dans les années 1960, il s’essaye à divers types d’écriture, qu’il s’agisse d’humour avec diverses histoires de Paperino alias Donald Duck (illustrées par Marco Rota ou Massimo De Vita) pour Topolino de Mondadori ; ou bien la science-fiction avec, en 1969, l’adaptation cinématographique de la nouvelle « The Tunnel under the World » de Frederick Pohl (1919-2013) pour le réalisateur Luigi Cozzi. Après un court passage chez l’éditeur Universo, où il écrit quelques aventures du cowboy Rocky Rider, Alfredo Castelli s’associe avec Pier Carpi (1940-2000), autre auteur de Diabolik, pour créer Horror, un magazine qui mêle bandes dessinées, articles et interviews (notamment de Dario Argento et Lamberto Bava) autour du thème de l'horreur.


Alfredo Castelli débute, en 1970, une fructueuse collaboration avec le magazine Il Corriere dei Ragazzi, qui donne des séries aussi diverses qu’Ombra (avec Ferdinando Tacconi) ou L’Omino Bufo (qu’il dessine lui-même), mais surtout Gli Aristocratici. Également illustrés par Tacconi, ces récits d’aventures un brin loufoques sont très rapidement traduits en français et paraissent sous le titre Les Aristocrates, dans les pages de Pif Gadget dès 1975, puis sous celui des Gentlemen, dans Super As en 1979-1980. Castelli rejoint ensuite Bonelli Editore où il fait ses preuves en écrivant plusieurs histoires de Zagor, ce justicier de l’époque western inventé par Guido Nolitta (alias Sergio Bonelli) en 1961. À partir de 1976, il devient l’un des scénaristes réguliers de Mister No, dont il signe plus d’une soixantaine d’épisodes, dessinés par Franco Bignotti (1930-1991), Roberto Diso ou Vladimiro Missaglia. La plupart de ces récits sont édités en France dans les pockets en noir et blanc publiés par les éditions Lug (Zagor) et Mon Journal (Mister No). Castelli écrit aussi quelques albums de la collection Un Uomo un’Avventura (1). Mais, c’est avec Martin Mystère (2) que l’auteur italien montre toute l’étendue de son imaginaire. Créé en 1982, ce personnage permet à Castelli d’aborder tous les sujets qui le passionnent en mélangeant aventure, intrigue policière, fantastique et science-fiction.


La série Martin Mystère s’articule autour d’un trio prêt à affronter tous les mystères. Il y a d’abord Martin Mystère, diplômé d’anthropologie spécialisé en archéologie, histoire de l’art et cybernétique. Il possède une arme mystérieuse venue de la lointaine Atlantide qui paralyse ses adversaires. C’est l’archétype de l’aventurier et l’héritier d’une précédente création de Castelli, Allan Quatermain que le scénariste, s’inspirant des Mines du Roi Salomon de H. Rider Haggard, avait développé pour l’éphémère magazine SuperGulp de Mondadori, en 1978. Mystère, comme Quatermain, est accompagné Java, un homme de Néandertal que Martin a trouvé en Mongolie, et il a une fiancée, Diana Lombard. C’est Giancarlo Alessandrini (qui illustrait Maestro pour Il Corriere dei Ragazzi) qui se charge de mettre en images les premiers épisodes. Alors que bon nombre d’auteurs italiens sont alors influencés par les comics américains, Alessandrini impose un style plus franco-belge et radicalement européen à la série. Comme la majorité des fumetti, Martin Mystère est animé par différents artistes qui succèdent ainsi à Castelli et Alessandrini pour entretenir la flamme du mystère, même si le dessinateur reste présent en signant de nombreuses couvertures du titre qui a dépassé les 400 numéros en 2023. Martin Mystère ne peut que pleurer son créateur, décédé au matin du 7 février 2024, des suites d’une longue maladie.




Né le 24 avril 1930 à Barcelone, Enrique Badia Romero débute sa carrière de dessinateur, au milieu des années 1940, en Espagne, en devenant l’assistant d’Emilio Freixas (1899-1976), l’auteur de Capitaine Mystère. Il rejoint ensuite la revue El Coyote où il dessine des westerns, des aventures préhistoriques et bien d’autres aventures. En 1957, il intègre Ibero Mundial, illustrant divers épisodes des collections Claro de Luna ou Lilian. Le marché de la BD espagnole ayant tendance à se contracter, Romero commence à travailler pour l’étranger. Il fait ainsi partie de ces artistes anonymes qui remplissent les pages des hebdomadaires britanniques de Fleetway. Le quotidien londonien Evening Standard lui propose, en 1970, de remplacer Jim Holdaway (1927-1970) comme dessinateur du célèbre daily strip Modesty Blaise de Peter O’Donnell (1920-2010). Il reste fidèle à ce personnage d’espionne intelligente et sexy jusqu’en 1978.


Au milieu des années 1970, les éditions Vaillant font appel à lui pour reprendre le dessin de l’une de leurs séries vedettes Rahan dans le mythique Pif Gadget. Il illustre ainsi, d’après une mise en page d’André Chéret (1937-2020), « Le Wampas sans ailes », sur un scénario de Roger Lécureux (1925-1999), première d’une série d’une trentaine d’histoires complètes du fils des âges farouches. En bon mercenaire de la BD, il adapte totalement son style réaliste au personnage et à l’univers créé par Chéret (3). De 1978 à 1984, épaulé par le scénariste Donne Avenell, il anime les aventures de SF sexy d’Axa (4), pour le quotidien The Sun (bien connu pour sa page 3). Deux ans plus tard, Romero retrouve Modesty Blaise qu’il accompagne jusqu’à sa fin en 2002. Parmi les quelques curiosités de la carrière de Romero, on peut noter ses interprétations graphiques d’Anderson de la Psi-Division dans 2000AD Annual 1987, de la mutante vampire Durham Red et de Dracula dans « Children of the Night » pour Judge Dredd Megazine 4.15 (September 2002) et de Shang-Chi dans le magazine one-shot Shang-Chi - Master of Kung Fu (November 2009). Ce sont là les derniers travaux de cet artisan d’une bande dessinée véritablement internationale décédé le 15 février 2024, à l’âge de 94 ans.




Née le 2 octobre 1926 à Chicago (Illinois), Ramona Dom a fait des études artistiques à la Parsons School of Design avant de se marier à Dana Fradon, dessinateur de presse au New Yorker. C’est lui, convaincu par ses talents, qui incite sa chère et tendre à s’essayer à la bande dessinée. Elle fait ainsi un premier test pour DC Comics en illustrant une courte aventure du Shining Knight en seconde partie d’Adventure Comics n° 165 (June 1951). Toujours pour ce comic book, elle signe quelques récits complets consacrés à Aquaman dont un « How Aquaman Got His Powers! » écrit par Robert Bernstein (1919-1988), qui redéfinit le roi d’Atlantis en lui donnant un côté humain. Ensemble, dans les pages d’Adventure Comics, Bernstein et Fradon développent l’environnement atlante et dotent Arthur Curry d’une famille et d’amis parmi lesquels Topo la pieuvre domestique, Aquagirl et Aqualad. Poursuivant sa collaboration avec DC Comics, Fradon crée, avec le scénariste Bob Haney (1926-2004), le personnage un brin loufoque de Metamorpho. Ce dernier fait un galop d’essai dans The Brave and the Bold, en 1965, avant d’avoir droit à sa propre série. Abandonnant provisoirement le monde de la bande dessinée pour élever sa fille.


Ramona Fradon ne retourne à ses crayons qu’en 1972, illustrant quelques aventures de Plastic Man, des Freedom Fighters et des Super Friends pour DC Comics. Elle fait un passage éclair chez Marvel Comics, dessinant un épisode des Fantastic Four. Peu convaincue par la méthode de travail impulsée par Stan Lee, elle revient chez DC Comics où elle réalise des histoires courtes pour des comics de guerre (Our Army at War, Star Splanged War Stories) ou d’horreur (House of Mystery, The Unexpected). En 1980, lorsque Dale Messick (1906-2005), Fradon reprend le dessin du daily strip Brenda Starr, reporter diffusé par le Chicago Tribute Syndicate. Elle reste associée au personnage jusqu’en 1995, épaulée par les scénaristes Linda Sutter (1941–1995), puis Mary Schmich. Erich Origen et Gan Golan font appel à ses talents pour collaborer à une œuvre collective, The Adventures of Unemployed Man (5), en 2010. C’est avec la nostalgie de ses années Aquaman qu’elle participe aux SpongeBob Comics mettant en scène le héros de comics Mermaid-Man, en 2011. Le 5 janvier 2024, Ramona Fradon (6) annonce qu’elle prend sa retraite et cette grande dame des comics s’éteint, le 24 février 2024, à l’âge de 97 ans.


Notes :

1 - Alfredo Castelli a ainsi écrit L’uomo di Chicago pour Giancarlo Alessandrini (traduit en français par Dargaud sous le titre L’homme de Chicago, en 1979) et L’uomo delle nevi pour Milo Manara (traduit en français par Dargaud sous le titre L’homme des neiges, en 1979)

2 - Créé par Alfredo Castelli et Giancarlo Alessandrini, Martin Mystère est publié, depuis 1982, par Bonelli Editore. Les premières traductions françaises ont permis de découvrir les enquêtes de Martin Mystère dans les pages du pocket Ombrax n° 211 (Août 1983) à 242 (Mars 1986) des éditions Lug, suivis de deux fascicules en 1987. D’autres aventures de Martin Mystère ont été traduites par Glénat pour sa collection 2 heures 1/2 (6 albums de 1993 à 1995), par Semic (1 volume en 2000) et par Clair de Lune (2 tomes en 2009 et 2010). Une version comic book a été expérimentée par Dark Horse Comics, pour son éphémère label Bonelli Comics, en 1999. Enfin, Marathon Animation s’est très lointainement inspiré de l’œuvre de Castelli pour concevoir la série animée Martin Mystère qui ne conserve pratiquement rien de l’esprit du fumetti si ce n’est le nom des personnages.

3 - C’est à l’occasion d’un différend artistique opposant André Chéret, créateur graphique de Rahan et les éditions Vaillant que Enrique Badia Romero a l’occasion de dessiner les aventures du Fils des âges farouches dans Pif Gadget entre les numéros 382 (21 juin 1976) et 728 (8 mars 1983).

4 - Paraissant sous forme de comic strips quotidiens en Angleterre, dans The Sun, et dans divers quotidiens anglo-saxons, Axa, l’intrépide et impudique héroïne d’Enrique Badia Romero, a été traduite en France par les éditions Glénat le temps de deux albums publiés en 1981 et 1982, après une brève apparition dans Charlie Mensuel n° 138 (Juillet 1980).

5 - Publié par Little Brown & Company, The Adventures of Unemployed Man est un graphic novel socio-politique écrit par Erich Origen et Gan Golan, illustré par Ramona Fradon, Rick Veitch, Terry Beatty, Shawn Martinbrough, Thomas Yeates, Tom Orzechowsk et Gan Golan.

6 – L’éditeur américain Dynamite Entertainment a consacré un The Art of à Ramona Fradon, de plus de 150 pages, avec en fil rouge un entretien avec l’artiste mené par Howard Chaykin, des centaines de photos et d’illustrations et une bibliographie presque complète.

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