BD : La Route


Scénario de Manu Larcenet – d’après le roman de Cormac McCarthy (Éditions de l’Olivier en 2008) – Dessins, couleurs et couverture de Manu Larcenet
Mars 2024 – 162 pages
Éditeur : Dargaud – dargaud.com

Dans un monde recouvert de cendres, de ruines, de rouille et de squelettes, deux silhouettes grises errent sur la route à la recherche d’un havre de paix qui n’existe plus. Dans le froid, sous la pluie ou sous la neige, ils marchent vers un sud rêvé. Leurs maigres biens, qui tiennent dans un caddie, leur font appréhender la moindre rencontre avec des humains qui ont perdu tous leurs repères. Ils ne peuvent compter que l’un sur l’autre, un père et son fils.


Inconsciemment, on le nom de Manu Larcenet fait penser à l’humour à gros nez du Retour à la terre. Il faut dire que le dessinateur a été intimement associé à ce personnage à la casquette rouge qui porte le même prénom que lui et qui vit les mésaventures quotidiennes d’un citadin s’installant à la campagne. Cinq tomes ont été publiés par Dargaud entre 2002 et 2008, et un sixième (et dernier ?) opus a paru en 2019. En effet, Jean-Yves Ferri, scénariste de ce Retour, est, depuis 2011, totalement absorbé par sa reprise d’Astérix, tandis que Manu Larcenet s’essaye à bien d’autres choses que les gros nez. Il s’éloigne de l’humour et des ambiances colorées avec les quatre volumes de Blast (Dargaud de 2009 à 2014) et l’adaptation en deux tomes du roman de Philippe Claudel, Le Rapport de Brodeck (Dargaud en 2015 et 2016). C’est ce Manu Larcenet au trait sombre que l’on retrouve dans La Route.


Dans un excellent article de Télérama (si, si) (1), Manu Larcenet détaille la genèse de ce roman graphique qu’est La Route. Le dessinateur y explique qu’il a passé deux ans sur ce projet, six mois de recherches graphiques et un an et demi de dessin au rythme de sept à huit heures par jour et trois à cinq heures par nuit. Il justifie son choix d’une mise en couleur minimaliste s’appuyant sur quatorze nuances de gris, car ni le noir et blanc ni la quadrichromie ne permettaient de rendre l’ambiance faite de cendre, de poussière et de fumée du monde d’après de La Route. Les lecteurs de cet album qui ont lu le livre de Cormac McCarthy (1933-2023) ou vu le film de John Hillcoat (2009), avec Viggo Mortensen dans le rôle de l’homme, retrouveront toute la désespérance de l’œuvre originale dans cette adaptation pure et dure signée Manu Larcenet. Avec un dessin parfois proche de la gravure, on pense évidemment à Gustave Doré (1832-1883), mais l’auteur cite aussi Albrecht Dürer (1471-1528) parmi ses influences, Larcenet nous fait découvrir un monde qui s’éteint et où l’essentiel des valeurs morales qui forgent l’Humanité a disparu au profit des pires des dépravations, allant jusqu’au cannibalisme. Se mettant totalement au service du livre qu’il adapte, Manu Larcenet offre à lire un véritable roman graphique aussi sombre, malsain et poisseux que l’original. À réserver à un public averti.


Note :

1 - « La BD “La Route”, de Manu Larcenet : “J’ai remplacé les mots de Cormac McCarthy par mes traits” » article de Stéphane Jarno le 7 avril 2024 sur le site telerama.fr.

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