Même si leurs œuvres perdurent, les femmes et les hommes qui travaillent, parfois dans l’ombre, disparaissent. Ce mois d’avril a été marqué par les décès d’Ed Piskor et de Trina Robbins.
Né le 28 juillet 1982, à Homestead, en Pennsylvanie, aux États-Unis, le jeune Ed Piskor lit des comic books pour échapper à son quotidien, des Marvel, des DC Comics, mais aussi des comics indépendants et des comix underground qui auront une grande influence sur lui. Il fait des études artistiques à la célèbre Kubert School, mais n’en suit pas le cursus complet. Cumulant petits boulots alimentaires et passion dévorante pour la BD, Piskor auto-édite des mini-comics intitulés Deviant Funnies et Isolation Chamber. En 2003, il tente sa chance en contactant Harvey Pekar qui lui répond et lui propose de dessiner quelques pages de son comics autobiographique American Splendor (1). Toujours sur un scénario de Pekar, il livre ensuite le roman graphique Macedonia (2) et participe au comics The Beats: A Graphic History (3).
En 2011, il lance son webcomics Deleterious Pedigree qui, à la manière des œuvres de Harvey Pekar, joue la carte de l’autobiographie. Un an plus tard, il publie Wizzywig (4) sous-titré « Portrait of a Serial Hacker », où il aborde le thème des hackers. S’intéressant au rap, il raconte l'histoire de ce genre musical et de la culture hip-hop associée dans les quatre volumes de Hip Hop Family Tree (5). Il y impose un style de dessin au goût rétro qui convient parfaitement à sa narration et lui permet d’obtenir la reconnaissance de ses pairs avec l’Eisner Award for Best Reality-Based Work en 2015. Deux ans plus tard, Ed Piskor est contacté par Marvel Comics pour revisiter la genèse des X-Men dans les mini-séries X-Men: Grand Design, X-Men: Grand Design – Second Genesis et X-Men: Grand Design – X-tinction (6). En 2020, par l’intermédiaire du site de financement participatif Patreon, Piskor lance son ultime projet, Red Room, où il développe une vision sombre et extrême d’Internet à travers trois tétralogies Red Room: The Antisocial Network, Red Room: Trigger Warnings et Red Room – Crypto Killaz (7).
C’est en mars 2024, que la carrière et la vie d’Ed Piskor basculent, lorsqu’il est accusé sur les réseaux sociaux par trois jeunes femmes d'avoir cherché à profiter de son statut d’artiste reconnu pour obtenir des faveurs sexuelles. Les conséquences de ces accusations sont immédiates. Abrams Books qui s’apprête à publier en albums ses strips quotidiens, Switchblade Shorties, casse sans attendre le contrat d’édition de 75 000,00 $. Une exposition de Hip Hop Family Tree prévue de longue date est annulée par le Pittsburg Cultural Trust. Jim Rugg, avec qui il anime depuis plusieurs années la chaîne YouTube Cartoonist Kayfabe, prend ses distances avec lui et annonce qu’il met définitivement fin à leurs relations professionnelles. Ses parents et lui commencent à être harcelés par des journalistes avides de scandale. Le 1er avril 2024, Ed Piskor est retrouvé mort, il laisse derrière lui une lettre de suicide où il dénonce ceux qui l’on conduit à cette extrémité : « I was murdered by internet bullies » (J'ai été assassiné par des intimidateurs sur Internet).
Notes :
1 - Ed Piskor a participé à plusieurs anthologies autobiographiques de Harvey Pekar : American Splendor: Our Movie Year publiée par Random House en 2004 et American Splendor volume 2 n° 1 sous le label Vertigo de DC Comics en 2008, traduites en français par Jean-Paul Jennequin dans American Splendor Anthologie volume 3 aux Éditions çà et là en 2011.
2 - Écrit par Harvey Pekar et dessiné par Ed Piskor, le Graphic Novel Macedonia a été publié par Random House en 2007.
3 - Ed Piskor a participé au Graphic Novel The Beats: A Graphic History chez Farrar, Straus & Giroux en 2009 écrit par Harvey Pekar, traduit en français par Lydie Barbarian dans The Beats : anthologie graphique chez Emmanuel Proust Éditions en 2011.
4 - Écrit et dessiné par Ed Piskor, Wizzywig a été publié par Top Shelf en 2012 et traduit en français par Fanny Soubiran dans Wizzywig : Portrait d’un hacker en série aux éditions Dargaud en 2013.
5 - Écrite et dessinée par Ed Piskor, la collection en quatre volumes de Hip Hop Family Tree publiée par Fantagraphics Books entre 2013 et 2016) a été traduite par Hugo Ehrhard et Fanny Soubiran dans les quatre tomes de Hip Hop Family Tree chez Papa Guédé de 2016 à 2019.
6 - Écrites et dessinées par Ed Piskor les trois mini-séries X-Men: Grand Design, X-Men: Grand Design – Second Genesis et X-Men: Grand Design – X-tinction , publiées par Marvel Comics en 2018 et 2019, ont été traduites en français le Studio Makma et collationnées en trois albums par Panini Comics entre 2018 et 2020.
7 - Écrites et dessinées par Ed Piskor, les trois mini-séries Red Room: The Antisocial Network, Red Room: Trigger Warnings et Red Room – Crypto Killaz ont été publiées par Fantagraphics Books entre 2021 et 2023, les deux premières ont été traduites en français et collationnées en albums dans la collection Outsider de Delcourt en 2022 et 2023.
Née le 17 août 1938, à New York City, aux États-Unis, Trina Robbins a toujours aimé dessiner. Dès la fin des années 1950, on retrouve ses illustrations dans divers fanzines de science-fiction. Elle rejoint le mouvement underground, publiant ses premières histoires dans l’East Village Other, le bimensuel underground de New York City qui accueille des artistes tels que Robert Crumb, Kim Deitch, Spain Rodriguez (1940-2012), Gilbert Shelton et Art Spiegelman, qui feront ensuite les beaux jours du Zap Comix de San Francisco. C’est d’ailleurs dans cette ville de la côte ouest que Trina Robbins s’installe en 1970 et travaille pour It Ain't Me, Babe Comix, une publication underground et féministe. Robbins s’implique totalement dans cette cause en tant que dessinatrice et parfois éditrice notamment de l’anthologie Wimmen's Comix (1). C’est dans le premier numéro de ce titre que paraît une des premières histoires donnant le premier rôle à une lesbienne : « Sandy Comes Out ».
Durant les années 1970, Trina Robbins collabore à divers comix, Yellow Dog, San Francisco Comic Book, Wet Satin, Bizarre Sex et même à Comix Book, une tentative de Marvel de surfer sur la vague underground, pour lequel elle crée la féline Panthea (2). Elle adapte ensuite, en 1981, Dope de Sax Rohmer pour le magazine Eclipse (3), l’une des premières publications d’un des premiers éditeurs alternatifs venant titiller le classique duopole DC Comics/Marvel Comics. En 1985, elle écrit et dessine les six épisodes de Misty (4) pour l’éphémère label Star Comics de Marvel (qui publie alors les Bisounours, les Ewoks ou Chuck Norris à destination d’un public enfantin). Un an plus tard, elle a l’occasion de mettre en images la plus iconique des super-héroïnes avec les quatre chapitres de The Legend of Wonder Woman (5) coécrits par Kurt Busiek et publiés par DC Comics. Elle y revisite les origines de la princesse amazone dans un style graphique qui peut sembler naïf, mais qui, outre l’hommage au Golden Age, fait apparaître toute la force de ce personnage, symbole du féminisme. En 1987, dans la lignée de Misty, elle crée, avec la bénédiction de Cat Yronwoode, éditrice d’Eclipse Comics, les California Girls (6), une série en huit numéros à destination des jeunes lectrices.
Outre ses talents de scénariste et de dessinatrice, Trina Robbins est également une historienne des comics. Elle écrit ou collabore à l’écriture d’une quinzaine d’ouvrages mettant en évidence la participation importante, mais trop souvent négligée, des femmes à l’industrie des comic books. On lui doit ainsi, avec Cat Yronwoode, l’incontournable Women and the Comics (Eclipse Books en 1985) et d’autres incunables dont A Century of Women Cartoonists (Kitchen Sink Press en 1993) ou The Great Women Super Heroes (Kitchen Sink Press en 1996). Si, à partir des années 1990, elle délaisse le dessin, Trina Robbins continue à scénariser quelques comic books. Associée à Colleen Doran, en 1998, elle retrouve la princesse amazone, le temps d’un Graphic Novel, Wonder Woman: The Once and Future Story (7) qui ose aborder le thème des violences conjugales. Elle signe ensuite les aventures plus girlies de GoGirl! (8), illustrées par Anne Timmons, pour Image Comics, en 2000, puis pour Dark Horse Comics, de 2002 à 2006. Elle écrit également quelques histoires d’Honey West (9) mises en images par Cynthia Martin, pour Moonstone. Sa longue carrière a été honorée par divers prix et récompenses, un Inkpot Award à la San Diego Comic-Con de 1977, un Special John Buscema Haxtur Award au Salón Internacional del Cómic del Principado de Asturias en 2002, un Will Eisner Hall of Fame Award à la San Diego Comic-Con de 2013 et, plus étonnant, le titre de docteure Honoris Causa de l’Université de Bordeaux Montaigne en 2023. Trina Robbins est décédée des suites d'un accident vasculaire cérébral, à San Francisco, en Californie, le 10 avril 2024, à l'âge de 85 ans.
Notes :
1 - Trina Robbins a fait partie des membres fondatrices des Wimmen's Comix. Elle participe donc plus ou moins activement aux diverses incarnations du titre publiées par Last Gap Eco-Funnies de 1972 à 1985 (10 n°), Renegade Press de 1987 à 1988 (3 n°) et Rip Off Press en 1992 (1 n°). L’éditeur français Komics Initiative a proposé, en 2019, un financement participatif réussi pour l’édition d’une Wimmen’s Comix l’intégrale.
2 - Cette Panthea ne doit pas être confondue avec la Pantha des magazines Warren Publishing. Ce qui donne l’occasion de rappeler que, par le plus grand des hasards, alors qu’elle espérait être éditée dans Creepy ou Eerie, Trina Robbins participa à la création du costume de Vampirella et obtint en contrepartie un abonnement à vie au magazine (qui s’arrêta en 1973 - l'abonnement pas le magazine). Cette anecdote a été confirmée par l’artiste elle-même dans The Warren Companion, ouvrage de référence sur les publications de Jim Warren, publié en 2001 par TwoMorrows Publishing.
3 - Adaptant le roman de Sax Rohmer en 1919 et dessinés par Trina Robbins, les dix chapitres de Sax Rohmer’s Dope ont été publiés dans le magazine Eclipse, puis dans le comic book Eclipse Monthly entre 1981 et 1983, et collationnés en un volume par IDW Publishing en 2017.
4 - Écrits et dessinés par Trina Robbins, les huit épisodes de Misty ont été publiés sous le label Star Comics par Marvel Comics.
5 - Écrits par Kurt Busiek et dessinés par Trina Robbins, les quatre épisodes de The Legend of Wonder Woman ont été publiés par DC Comics en 1986.
6 - Écrits et dessinés par Trina Robbins, les huit épisodes de California Girls ont été publiés par Eclipse Comics en 1987 et 1988.
7 - Écrit par Trina Robbins et dessiné par Colleen Doran & Butch Guice, le Graphic Novel Wonder Woman: The Once and Future Story a été publié par DC Comics en 1988.
8 - Écrites par Trina Robbins et dessinées par Anne Timmons, les aventures de GoGirl! ont été publiées par Image Comics de 2000 à 2001, puis par Dark Horse Comics de 2002 à 2006.
9 - Écrites par Trina Robbins et dessinées par Cynthia Martin, les aventures de Honey West, adaptation d’une série TV des années 1960, ont été publiées par Moonstone entre 2010 et 2012.












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