FUMETTI PER ADULTI : Cimitieria

Cimiteria n° 1 (Alessandro Biffignandi - Edifumetto, 1977)

Dans les années 1980, le lecteur français qui tentait de suivre les aventures de Cimiteria, une des héroïnes croquignolesques des éditions italiennes Edifumetto, devait faire preuve de talents de pisteur. Comme beaucoup, ce personnage récurrent passait d’une collection à l’autre chez Elvifrance, lorsqu’il n’encourait pas les foudres de la Commission de censure.

Cimiteria n° 1 (Carlo Panerai - Edifumetto, 1977)

Ce fut dans les pages du Hors Série Jaune n° 34 (1) que Cimiteria et Quasimodo firent leurs premiers pas en France sous les noms d’Ophélie et Jef. Il s’agissait de la traduction des deux premiers épisodes de Cimiteria (2) qui permettaient de découvrir les origines ésotériques de la fort bien baptisée « Mademoiselle 100 000 volts » (3). En effet, il y avait vraiment de l’électricité dans l’air dans cette histoire. Pourtant, tout commençait dans un cimetière où une jeune et jolie morte venait d’être enterrée, mais pas pour longtemps, car le gardien, un bossu difforme à tendance nécrophile nommé Quasimodo, la déterrait pour avoir une relation charnelle avec elle. Cependant, une autre personne s’intéressait également au corps encore frais, John Finimore, un sorcier adepte de nécromancie et, accessoirement, homosexuel. Utilisant des rites magiques interdits et de l’électricité, ce dernier ne tardait guère à ramener la belle à la vie, totalement amnésique. Revenue d’entre les morts, désormais dotée d’une beauté éternelle, la demoiselle partit à la recherche de son identité ante mortem, mais elle se rendit compte assez rapidement que c’était mission impossible, même si quelques messieurs se proposaient de l’aider en contrepartie de quelques faveurs sexuelles. Ces quelques ébats lui permirent de découvrir que chaque pénétration vaginale entraînait le décès par électrocution de son partenaire, faisant de Cimiteria l’archétype de la femme castratrice dans un sens littéral et extrême.

Cimiteria n° 5 (Carlo Panerai - Edifumetto, 1977)

Tour à tour victime ou bourreau, naïve ou rouée, Cimiteria vivait donc en marge de la société britannique en compagnie du difforme, mais fidèle Quasimodo. Comme la majorité des séries à suivre d’Edifumetto et de la plupart des autres éditeurs italiens de Fumetti per adulti mêlant horreur et érotisme, l’histoire s’en allait dans tous les sens au gré de scénarios . Ainsi, l’action se situant à Londres, en 1900, Sherlock Holmes et le docteur Watson (4) firent, tout naturellement, une apparition, enquêtant sur la mort spectaculaire de la duchesse Mary de Bredford et soupçonnant fort justement une froide inconnue aperçue au cimetière. Au fil des épisodes, Cimiteria/Ophélie et Quasimodo/Jef rencontrèrent des savants fous, des monstres, des robots, des vampires, des fantômes, des extraterrestres, un homme préhistorique, un garçon-araignée, un homme élastique et même King Kong (5). Le face-à-face avec le gorille géant évitait de peu de sombrer dans la zoophilie malgré un monstre très actif sexuellement. Le pas fut cependant franchi dans « Nude nella tormenta » (6), où, pour sauver sa vie, Cimiteria séduisait le loup féroce qui l’empêchait de fuir et le laissait la monter comme une femelle en chaleur. Faisant du canidé son amant, elle devenait accro à cette bestialité jusqu'à ce que Quasimodo la libère de cette pulsion perverse.

Cimiteria n° 45 (Carlo Panerai - Edifumetto, 1979)

Le duo formé par Cimiteria et Quasimodo n’était pas sans rappeler l’étrange couple formé par Sukia et Gary, dans une autre série créée par Renzo Barbieri (1940-2007) pour Edifumetto. Ces deux femmes fantastiques, le scénariste italien s’étant visiblement et très librement des classiques de Mary Shelley et de Bram Stoker, s’opposaient autant qu’elles se ressemblaient. L’une était blonde et l’autre brune, l’une ne connaissait pas ses origines, l’autre ne les connaissait que trop bien. Toutes deux étaient des femmes de caractère ayant une sexualité débridée. La malédiction de Cimiteria faisait qu’elle collectionnait les amants puisque son vagin électrique les envoyait au cimetière. La nature vampirique de Sukia l’obligeait trouver des proies bien membrées qui passaient dans son lit avant de finir enterrées au fond du jardin. Cimiteria et Sukia étaient accompagnées de compagnons atypiques puisque le monstrueux Quasimodo, lié à Cimiteria depuis son origine portait bien son nom, alors que Gary était homosexuel. Servant tout à la fois d'acolyte et de comic relief, ils apportaient un contrepoint à la froide beauté de leurs compagnes d'aventures. Ensemble, ils vivaient des histoires toujours plus délirantes et extrêmes.

Super-Terrifiant n° 22 (Carlo Panerai - Elvifrance, 1984)

Sans doute pour offrir à Cimiteria des relations amoureuses moins éphémères, plus en accord avec la politique éditoriale d’Edifumetto qui, au fil des ans, passait rapidement des récits d’horreur mâtinés d’érotisme à des histoires gore et pornographiques, la belle perdit sa malédiction vaginale. Pour sa part, Quasimodo gagnait un physique d’Apollon grâce à l’élixir de jeunesse du docteur Ravini (7), offrant au duo la possibilité de transformer leur long compagnonnage en copulations régulières librement consenties. Cela permet également à Cimiteria/Ophélie de faire bouillir la marmite entre deux aventures. Comme elle le dit si bien dans « L’élixir de jeunesse » (7) : « On ne peut tout d’même pas se laisser crever d’faim ! La seule solution c’est que je fasse la pute ! », tout en songeant : « Au fond, Jef aussi pourrait se prostituer… Je suis sûre qu’il gagnerait encore plus que moi ! ». Si la création du personnage de Cimiteria fut attribuée à l'incontournable Renzo Barbieri, le nom du ou des scénaristes de ces aventures parfois délirantes ne resta pas dans les annales. En revanche, le dessinateur le plus fréquemment associé à la série était Carlo Panerai, au trait assez inégal, qui ne pouvait définitivement pas rivaliser avec les toujours superbes couvertures d’Alessandro Biffignandi (1935-2017) ou d’Emanuele Taglietti.

Cimiteria n° 30 (Alessandro Biffignandi - Edifumetto, 1978)

De 1977 à 1984, la version originale italienne a connu 119 épisodes, auxquels s’ajoutent deux suppléments. La série a été partiellement réimprimée, dès le début des années 1980, sous forme de numéros doubles sous le titre Super Cimiteria (27 n° de 1982 à 1984) et dans Orrornero, le temps d’une dizaine de rééditions. Squalo Comics, la société continuatrice d’Edifumetto resortit, dans les années 1990, les meilleures histoires de Zora, Wallestein, Ulula, Sexy Favole, Sukia et Cimiteria dans ses collections Serie Star et Serie Argento. En 2018, une éphémère tentative de retour du personnage vit le jour sous le label Vintagerotika. Dessiné par Del Boccio et écrit par Moreno Burattini, par ailleurs scénariste de Zagor pour Sergio Bonelli Editore, cet unique numéro de Cimiteria, intitulé « L’ultimo desiderio » tenait plus de l’hommage que de la résurrection, avec un Quasimodo retrouvant son aspect monstrueux pour l’occasion, alors que Cimiteria redevenait foudroyante. Tout comme Zora, Sukia, Ulula et les autres héroïnes des Fumetti per adulti, Mademoiselle 100 000 volts a pris une retraite définitive, n’étant plus en phase avec la société actuelle.

Cimiteria n° 1 (Nestore Del Boccio - Vintagerotika, 2018)

Notes :

1 - Les premières aventures de Cimiteria et Quasimodo, rebaptisés Ophélie et Jef, « Une nuit au cimetière » et « Mademoiselle 100 000 volts », ont été publiées dans Hors Série Jaune n° 34 (Novembre 1982) et n° 35 (Décembre 1982), ce sont les traductions françaises de Cimiteria n° 1 (Maggio 1977) à 4 (Giugno 1977). Carlo Panerai est en charge des dessins et Alessandro Boffignandi des couvertures.

2 - Les aventures de Cimiteria et Quasimodo, écrites par Renzo Barbieri et dessinées par Carlo Panerai, ont été publiées, par Edifumetto, dans les pages de Cimiteria n° 1 (Maggio 1977) à 119 (Giugno 1984), et partiellement traduites, par les éditions Elvifrance, dans les deux Hors Série Jaune déjà cités et dans les numéros 1 (Janvier 1983) à 49 (Janvier 1987) de Super-Terrifiant.

3 - Le titre français du deuxième volume des aventures d’Ophélie et Jef, « Mademoiselle 100 000 volts » est bien plus inspiré que le titre original, « Chi la possiede, muore » (« Celui qui la possède meurt »).

4 - Sherlock Holmes et le docteur Watson sont appelés à la rescousse par Scotland Yard pour enquêter sur le spectaculaire décès de la duchesse Mary de Bedford survenu lors de la cérémonie de mariage avec Lord James Manchester. Cette mort n’a rien d’accidentel, elle a été planifiée par Cimitiera qui est tombée amoureuse de Manchester. Le duo Holmes-Watson est présenté comme un couple homosexuel dans Cimiteria n° 5 (Luglio 1977), intitulé « La regina delle fogne », un épisode dessiné par Carlo Panerai, sous une couverture d’Alessandro Biffignandi, traduit sous le titre explicite et pas vraiment politiquement correct de « Pédé Sholmes et Taty Watson » pour Super-Terrifiant n° 1 (Janvier 1983).

5 - Les épisodes 39 « I naufraghi » (Ottobre 1978) et 40 « L’amante di King Kong » (Novembre 1978) de Cimiteria reprennent la trame du film de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack de manière beaucoup plus sanglante. Ce diptyque, mis en images par Carlo Panerai, avec des couvertures d’Alessandro Biffignandi, a été partiellement traduit dans Super-Terrifiant n° 14 (Février 1984).

6 - Les épisodes 83 « Nude nella tormenta » (Giugno 1981) et 84 « L’amante lupo » (Luglio 1981) de Cimiteria constituent l’un des summums de la perversion de la série, mais pas de l’ensemble des Fumetti per adulti (cf. les productions Galax). Dessinés par Carlo Panerai, sous des couvertures d’Alessandro Biffignandi, ces deux épisodes n’ont pas été traduits par Elvifrance, évitant une évidente censure pour atteinte aux bonnes mœurs.

7 - Cette incroyable transformation est intervenue dans Cimiteria n° 56 (Luglio 1979), un épisode intitulé « L’elisir della giovinezza » et dessiné par Carlo Panerai, avec une couverture d’Alessandro Biffignandi, traduit sous le titre « L’élixir de jeunesse » dans Super-Terrifiant n° 22 (octobre 1984).

Cimiteria n° 9 (Carlo Panerai - Edifumetto, 1977)

Sources bibliographiques :

Le site elvifrance.fr propose une foule d’informations sur cet éditeur hors du commun.

L’Encyclo des PFA d’Alain Beyrand (Pressibus, 1996).

Encyclopédie de la BD érotique de Henri Filippini (La Musardine, 1999) – article sur Renzo Barbieri.

Pulsions graphiques – Elvifrance 1970-1992 de Christophe Bier (Cernunnos, 2018) – pages 52 et 56 consacrées à Ophélie et Jef.

Cimiteria n° 26 (Emanuele Taglietti - Edifumetto, 1978)

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