RETRO BD : Super-Terrifiant n° 30 « Arborescence »

Super-Terrifiant n° 30 (Roberto Molino - Elvifrance, 1985) - Cimiteria n° 72 (Roberto Molino - Edifumetto, 1980)

Scénario de Renzo Barbieri – Dessins de Carlo Panerai – Couverture de Roberto Molino
Juin 1985 – 192 pages
Éditeur : Elvifrance – 10,00 FF (1,52 €)

Dans les années 1980, la bande dessinée était encore considérée comme un medium destiné aux enfants auquel devait s’appliquer la Loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse et son bras armé, la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l'enfance et à l'adolescence (1). Pourtant, la BD s’était déjà affranchi de son seul public enfantin pour toucher toutes les générations avec des histoires parfois plus violentes ou plus sexualisées. Dès les années 1969, des héroïnes telles que Barbarella (2), Jodelle (3), Isabella (4) ou Jungla (5) prouvaient que ces rivales des petits mickeys n'étaient vraiment pas destinées aux yeux innocents des jeunes lecteurs. Les éditeurs de ces femmes de caractère au physique d’autant plus agréable qu’il était souvent dévoilé, se heurtèrent alors à une censure mortifère.

Super-Terrifiant n° 30 (Carlo Panerai, 1985)

Éditeur français de nombreux titres italiens parfois sulfureux d’Ediperiodici et d’Edifumetto, Elvifrance fut l’une des bêtes noires de la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l'enfance et à l'adolescence qui frappa nombre de publications d’interdiction à la vente aux mineurs (ce qui paraît normal compte tenu du contenu explicite), mais aussi d’interdiction à l’affichage, voire d’interdiction à la vente. Face à ce contrôle drastique, Elvifrance fut contraint de s’autocensurer. Ainsi, le trentième numéro de Super-Terrifiant, constitue un exemple flagrant de ce travail de coupe et de découpe. On retrouvait, au sommaire de ce fascicule de 192 pages, les 189 planches d’une aventure d’Ophélie et de Jef. Ces deux héros étaient les versions françaises de Cimiteria et Quasimodo, personnages principaux du fumetto Cimiteria (6) d’Edifumetto. La version originale s’intitulait « L'uomo albero » (littéralement « L’homme-arbre ») et réunissait deux épisodes pour un total de 224 planches, soit une différence de trente-cinq planches exfiltrées pour éviter la censure de la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l'enfance et à l'adolescence.

Super-Terrifiant n° 30 (Carlo Panerai, 1985)

C’est dans la première histoire que l’éditeur français réalisa les coupes les plus franches. Il faut dire que le scénario n’était pas un modèle de continuité, mais plutôt le prétexte à quelques scènes de sexe parfois extrêmes. On découvrait ainsi, dès les premières pages, un savant fou, très à la mode dans les BD du XXe siècle, qui expérimente une manière inédite de d’atteindre l’immortalité en transférant son intelligence dans l’écorce d’un arbre. Pour ce faire, notre bon Professeur Korbut demanda à sa femme de chambre d’extraire toute la lymphe de son corps pour l’injecter dans l’arbre qu’il avait préalablement amélioré en lui donnant des sensations animales. Le corps humain de Korbut mourut dans l’opération, mais son intelligence transférée dans le végétal lui permit d’en prendre le contrôle. Devenu l’égal d’un Ent du Seigneur des anneaux, il tenta de prendre contact avec sa femme de chambre qui, effrayée, se cassa la jambe avant de finir empalée par les branches de celui qui fut le Professeur Korbut. Fuyant le lieu du crime, l’homme-arbre se retrouva, par le plus grand des hasards devant le manoir d’Ophélie qui dormait nue dans sa chambre, la fenêtre ouverte (7).

Super-Terrifiant n° 30 (Carlo Panerai, 1985)

Faite de raccourcis et de facilités scénaristiques, cette histoire d’homme-arbre n’occupait pourtant que la première partie de cette première histoire qui, après la destruction par les flammes de l’homme-arbre, divaguait ensuite vers une croisière, une mutinerie, un naufrage et l’apparition d’un monstre mythologique. Anticipant les problèmes, Elvifrance tailla allègrement les planches où l’homme-arbre retrouvait, face à une Ophélie alanguie, des pulsions très humaines, substituant ses branches à un organe disparu. Dans la continuité de cette coupe préventive, Elvifrance fit également disparaître le récapitulatif illustré et très explicite des amours de Jupiter, privant les lecteurs de l’apparition du légendaire Minotaure à tête et queue de taureau. La seconde histoire ramenait Ophélie et Jef à Londres pour les envoyer, dans la foulée, à Vienne sur la piste d’un loup-garou. Un nouveau mystère qui se concluait dans Super-Terrifiant n° 31.

Super-Terrifiant n° 29 (Carlo Panerai, 1985)

Depuis la fin du 20e siècle, la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l'enfance et à l'adolescence s’est largement calmée profitant de l’autocensure que s’impose la majorité des éditeurs, le respect d’un consensus autour du politiquement correct et du socialement acceptable. L’une de ses dernières interventions remarquables est la demande d’interdiction aux mineurs de l’album Ma circoncision (dépôt légal : Février 2004 – Éditions Bréal) de Riad Sattouf, comme le rapporte Bernard Joubert dans son article « La Censure, toujours stupide ! » dans Art press Spécial n° 26. Soyez donc rassurés, la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l'enfance et à l'adolescence veille.

Super-Terrifiant n° 30 (Carlo Panerai, 1985)

Notes :

1 - Installée en 1950, la Commission des publications pour la jeunesse est composée de seize membres avec voix délibérative. Ils sont nommés par arrêté du ministre de la Justice pour un mandat de trois ans, renouvelable une fois :
- un membre du Conseil d’État, président de la commission
- quatre fonctionnaires représentant les ministres de la Culture, de l’Éducation nationale, de la Justice et de l’Intérieur
- deux représentants des personnels de l’enseignement (un pour le public, un pour le privé)
- deux représentants des éditeurs jeunesse
- deux représentants des éditeurs généralistes
- deux représentants des auteurs et dessinateurs
- un représentant des organisations de jeunesse
- un représentant de l’Union nationale des associations familiales
- un magistrat honoraire ayant siégé dans les tribunaux pour enfants.
La Commission vérifie que les publications qui lui sont soumises ne comportent aucun contenu présentant un danger pour la jeunesse pour l’un des motifs suivants :
- contenu à caractère pornographique,
- contenu susceptible d’inciter à la discrimination ou à la haine contre une personne déterminée ou un groupe de personnes, aux atteintes à la dignité humaine, à l’usage, à la détention ou au trafic de stupéfiants ou de substances psychotropes ou à la violence ou à des actes qualifiés de crimes ou de délits,
- contenu pouvant nuire à l’épanouissement physique, mental ou moral de l’enfant ou de l’adolescent.

2 - Imaginée par Jean-Claude Forest, l’aventurière de l’espace qu’est Barbarella a fait ses débuts dans le défunt V Magazine en 1962, avant d’être publiée en albums par les éditions Le Terrain Vague d’Éric Losfeld (dépôt légal : Décembre 1964).

3 - Créées par Pierre Bartier et Guy Peellaert, Les aventures de Jodelle  ont été publiées par les éditions Éric Losfeld (dépôt légal : Avril 1966).

4 - Imaginée par Renzo Barbieri, Jungla a été animée à ses débuts par le scénariste Paolo Trivellato et le dessinateur Stelio Fenzo. Ses 34 premières aventures ont été publiées par Elvifrance de 1970 à 1973.

5 - Créée par Giorgio Cavedon au scénario et Sandro Angiolini au dessin, la version italienne d’Isabella a connu 263 épisodes, de 1966 à 1976, Elvifrance en a édité seulement 19, de 1970 à 1978.

6 - Les aventures de Cimiteria et Quasimodo, écrites par Renzo Barbieri et dessinées par Carlo Panerai, ont été publiées, par Edifumetto, dans les pages de Cimiteria n° 1 (Maggio 1977) à 119 (Giugno 1984), et partiellement traduites, par les éditions Elvifrance, dans les deux Hors Série Jaune n° 34 (dépôt légal : Novembre 1982) et n° 35 (dépôt légal : Décembre 1982) et dans les numéros 1 (dépôt légal : Janvier 1983) à 49 (dépôt légal : Janvier 1987) de Super-Terrifiant.

7 - Ophélie a, par le plus grand des hasards, croisé la route du Professeur Korbut dans les ultimes planches de Cimiteria n° 71 « Inversione di cervelli » (Giugno 1980 – Edifumetto), traduit en français dans Super-Terrifiant n° 29 (dépot légal : Mai 1985 – Elvifrance).

Cimiteria n° 72 (Carlo Panerai - Edifumetto, 1980)

Sources bibliographiques :

Le site elvifrance.fr propose une foule d’informations sur cet éditeur hors du commun.

L’Encyclo des PFA d’Alain Beyrand (Pressibus, 1996).

Encyclopédie de la BD érotique de Henri Filippini (La Musardine, 1999) – article sur Sandro Angiolini, Renzo Barbieri, Stelio Fenzo, Jean-Claude Forest et Guy Peellaert.

Panorama de la bande dessinée de Jacques Sadoul (J’ai lu, 1976) – article sur Barbarella, Isabella et Jungla.

Dictionnaire mondial de la bande dessinée de Patrick Gaumer (Larousse, 1994) – article sur Barbella, Stelio Fenzo, Jean-Claude Forest, Isabella et Jodelle.

Cimiteria n° 72 (Carlo Panerai - Edifumetto 1980)

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